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Anglischisme

Afin de soutenir le combat des chantres québécois de l'immaculée expression traquant l'abus des anglicismes chez les Français jusque sur mon blog, je suis parti en quête d'une étude objective qui prouverait chiffres à l'appui que ces derniers utilisent plus de mots anglais que leurs cousins d'Amérique. Pour le moment, mes recherches se sont avérées infructueuses, mais je ne désespère pas de trouver un tel document. L'inexistence de ce dernier alimenterait la thèse selon laquelle les croisés de la langue française se basent uniquement sur l'émotion ou la mauvaise foi, ce qui représenterait pour moi une cuisante déception.

Mes explorations n'ont néanmoins pas été tout à fait vaines puisque j'ai trouvé sur le site du projet Gutenberg Canada un texte fabuleux qui m'a permis d'observer ce débat sous un angle nouveau. Dans ce long article publié en 1879 et intitulé "L'anglicisme, voilà l'ennemi", l'auteur Jules-Paul Tardivel nous apprend que les francophones d'Amérique du Nord maîtrisent très mal leur propre langue, et que cela représente un "grand danger pour l'avenir de la race canadienne-française". Le postulat de base est que la langue française se voit progressivement contaminée par l'anglais au risque de devenir un jargon totalement inutilisable, ce qui entraînerait la disparition de la nation tout entière.

Dans son introduction, Tardivel se montre étonnamment beaucoup plus tolérant envers les anglicismes que le puriste québécois contemporain qui fustige les Français qui font du "shopping" tout en s'accommodant de demander un "lift" pour rentrer chez lui. L'auteur estime notamment qu'il n'y a aucun inconvénient à utiliser des mots anglais clairement identifiables tels que "fair-play", "leader" ou "bill", surtout lorsqu'il n'existe pas d'équivalent en français. Il admet en outre que les anglais ont aussi adopté des mots français ("ennui", "sang-froid" ...), ce que de nombreux militants anglophobes contemporains occultent avec une candeur troublante.

Selon Tardivel, le véritable anglicisme ne consiste effectivement pas à utiliser des mots anglais dans un discours français, mais à utiliser des mots français avec un sens anglais. Il prend comme premier exemple l'expression "Faire application pour une place" qui est un emprunt manifeste à la langue de l'ennemi. Selon lui, le terme "application" a en effet pour seule signification en français le fait d'appliquer une chose a une autre, l'autre sens (proposer sa candidature) provenant de l'anglais "To make application for a place". Ce genre d'expression Canada Dry (ça a seulement la couleur et le goût du français) ne m'avait pas échappé et j'y ai même consacré un billet.

Pour enrichir son exposé, l'auteur procède ensuite à une longue énumération d'exemples de crimes contre la langue perpétrés par des députés, des journalistes et des avocats. Ces actes sont pour lui d'autant plus graves qu'ils sont commis par des personnes censées mieux s'exprimer que le commun des mortels (pour une raison qui m'échappe). En constatant à quel point la lecture de cette liste est laborieuse, on ne peut qu'admirer l'abnégation dont a fait preuve l'homme qui a dû l'écrire. Quelques traits d'humour allègent heureusement le texte et semblent avoir évité l'implosion de l'auteur, visiblement très énervé.

L'impact principal de cet exposé sur moi a cependant été de détruire à tout jamais la foi que j'avais jusqu'ici dans l'Office québécois de la langue française, qui constituait à mes yeux le plus solide des remparts contre le fléau de la défrancophonisation. Dans son texte, Tardivel avait pour moi été on ne peut plus clair en expliquant que "«Mesure,» dans le sens de «projet de loi,» n'est pas français du tout.", que "«Statistiques,» au pluriel, est presque toujours incorrect", qu'"il en est de même du mot «ordre du jour».", que "«Promouvoir» veut dire simplement: Avancer d'un grade à un autre et non favoriser.", et qu'il faut bannir les termes "homme d'affaire" ou "police montée". C'est donc avec un grand désarroi que j'ai constaté que tous ces usages contre-nature étaient acceptés, voire encouragés par le site grandictionnaire.com, la référence de l'OQLF pour les gens qui veulent savoir comment qu'il faut causer.

Avec un tel laxisme de la part des plus prestigieuses institutions, il ne faut pas s'étonner que, conformément aux prévisions de Tardivel, la langue française soit aujourd'hui moribonde avec à peine 200 millions de locuteurs réels, et que sa disparition totale du globe ne soit plus qu'une question de semaines.

Lost in translation

On trouve des étiquettes bizarres sur les couettes.

Café français

Jeudi dernier, alors que je m'en allais quérir la pitance que mon entreprise m'autorise à avaler entre deux corrections de bug PHP, je suis tombé sur une soixantaine de personnes faisant du piquetage devant le Second Cup de l'avenue du Parc. Dans un premier temps, j'ai songé qu'elles revendiquaient des muffins plus gros ou du café non transparent, mais j'ai vite compris à leurs pancartes du style "Le français n'est pas négociable." que leur requête était plutôt d'ordre linguistique.

Un collègue québécois s'apprêtant à se joindre aux manifestants a confirmé cette hypothèse en m'expliquant qu'ils protestaient contre la décision de la chaîne de supprimer la mention "Les cafés" qui précède le "Second Cup" sur les enseignes de ses établissements. Le Mouvement Montréal français à l'origine de ce rassemblement sommait l'entreprise d'abandonner cette idée qui selon lui "compromet le visage français de Montréal et s’ajoute à d’autres facteurs d’anglicisation comme le bilinguisme des services publics et l’exigence indue de l’anglais sur le marché du travail."

En suppliciant mes synapses pour savoir si je devais considérer ces militants comme de graves intégristes de la langue française ou des valeureux gardiens de l'exception culturelle, j'ai réalisé que je touchais un point de divergence entre la France et le Québec qui n'avait rien d'un détail. Si une bande d'activistes se réunissait devant un supermarché Leader Price dans mon pays d'origine pour qu'il soit rebaptisé "Meilleur Prix", elle aurait en effet plus de chances de provoquer l'hilarité générale qu'une mobilisation. Bien que la majorité des Français estime qu'il est normal d'exiger que les modes d'emploi ou les emballages des produits soient écrits dans la langue de Mesrine, la plupart semblent considérer en revanche les marques commerciales comme des sortes de noms propres qui peuvent rester dans le patois de leur pays d'origine.

Dans la Belle Province, l'angoisse de se faire assimiler par les voisins anglophones est tellement présente que beaucoup de Québécois refusent de perdre le moindre bout de terrain. La charte de la langue française exige d'ailleurs que le nom des entreprises soit en Français. Il existe certes quelques exceptions, mais aucune ne semble autoriser Second Cup à perdre ses cafés. C'est sans doute en partie pour cette raison que la chaîne a annoncé le jour même de la manifestation qu'elle réviserait sa décision.

Anyway, ça ne bouleversera pas ma vie. Je prends mes capuccinos au café Étoilepiastre.

Adaptécheune II

Lu sur bashfr.org :

(wizardman) t'ouvres ton shell et tu run apache
(nadriX) je compren pa je sui quebecois
(wizardman) hmm.
(wizardman) tu ouvre le coquillage et tu lance l'indien

Adaptécheune

Les Québécois sont célèbres dans le monde entier pour leur opiniâtreté à défendre la pureté de la langue française contre l'invasion des anglicismes tous plus ou moins barbares. Un fait moins connu est que la plupart d'entre eux énoncent les mots anglais qui ont passé le filtre avec une prononciation et un accent si fidèles à la langue originelle que l'on pourrait soudain les croire débarqués directement d'Oxford (ou d'Austin, diront les mauvaises langues). Face à une telle rigueur linguistique, le Français moyen qui organise des séances de brènestorminngue dans le département marquétinngue avant d'emmener ses enfants voir les animaux au zauhau ne peut que mourir de honte devant sa propre incapacité à articuler correctement les termes qu'il emprunte aux autres langues.

Conscient de cette différence fondamentale entre nos deux cultures et souhaitant m'éviter les quolibets que ne manquent pas de faire subir certains Québécois aux Français ne maîtrisant pas la langue de Jack l'éventreur, je me suis appliqué à teinter chacun des mots anglais que j'utilise d'une couleur purement british propre à dissuader toute velléité de moquerie.

Cette bonne résolution m'a parfois conduit à commettre quelques bourdes. J'ai par exemple parlé pendant plusieurs semaines du magasin d'accessoires électroniques "soueusse", avant de remarquer qu'il s'appelait en fait "La source", et que c'est la prononciation française qui s'imposait.

À force de pratique, cette vigilance verbale permanente est cependant devenue une second nature. Je me suis même surpris à réfréner un smile narquois lorsqu'un formateur français en visite à ma job a prononcé à maintes reprises "brousseur" le mot "browser". Mes colleagues québécois reprenaient d'ailleurs ce term avec le même prononciation sans que je know vraiment s'ils faisaient du fun de lui ou s'ils essayaient sincerly de s'adapter à son language.

Malgré l'intellectuelle discipline qu'a nécessité la pronunciation english des words, je suis finalement satisfied du result. Aucun Québécois ne m'a jamais fait de reflexion ironique about my kind of speaking.

Ce sont mes friends français qui se moquent de moi at the phone en me disant qu'ils me trouvent très aware.

Bienvenue

À la session d'information "Us et coutumes", nous avons rencontré un couple de Roumains nommés Sofia et Mihai. Io et moi nous sommes très bien entendus avec eux, et nous nous revoyons régulièrement. Sofia a récemment trouvé un emploi de secrétaire juridique. Mihai prépare quant à lui l'examen qui lui permettra d'exercer son métier de pédiatre au Québec. Ils parlent tous les deux un français impeccable, dont mon roumain catastrophique qui se limite à "Noroc" ne peut que rougir.

Il y a quelques temps, Mihai me racontait combien il avait été agréablement surpris par l'accueil des Québécois dans son nouveau quartier. Alors qu'il venait de remercier l'épicier qui lui rendait sa monnaie, celui-ci lui a en effet répondu "bienvenue !" Trés ému qu'on l'accepte avec autant d'enthousiasme, Mihai lui a répondu "merci", ce à quoi l'épicier lui a à nouveau répondu "bienvenue !". Mon ami a alors quitté le magasin en remerciant encore, presque que gêné qu'on lui témoigne tant d'égards.

Plus tard, il a appris qu'au Québec, "bienvenue" signifiait "de rien".

En français dans le text

Quand on réussit à faire abstraction du côté lourd de la chose, il est toujours amusant de voir un puriste québécois reprocher aux Français d'utiliser trop d'anglicismes. Systématiquement, ces valeureux défenseurs de la langue de Molière illustrent leur propos en expliquant que les Québécois "magasinent" et ne font pas de "shopping", exemple relativement mal choisi puisque, selon le contexte, les termes les plus utilisés en France sont "faire ses courses" ou "faire les boutiques". Bref, disais-je, il est comique de voir certains Québécois défendre ainsi la pureté de la langue française alors qu'ils utilisent eux-mêmes de nombreuses tournures anglaises sans s'en rendre compte. Je ne parle pas ici des expressions transcrites telles quelles du vocabulaire de la perfide Albion, comme "avoir du fun", "checker", ou "fucker son char", mais de formules Canada Dry qui ont la couleur du français, le goût du français, mais sont d'origine anglaise. J'en soumets quelques exemples à votre sagacité. Je m'excuse par avance des erreurs d'interprétation que j'ai pu faire, mais IANAL (I am not a linguist).

Au Québec En anglais En France
C'est correct ? Is it OK ? C'est bon ?
Prendre une marche Having a walk Faire un tour
Prendre une chance Taking a chance Prendre le risque
Eric Lapointe à son meilleur Elton John at his best Le meilleur de Jean-Jacques Goldman
Ca goûte le vinaigre It tastes like vinegar Ca a le goût de vinaigre
Ca paraît que tu es fatigué it seems you're tired Tu as l'air fatigué
J'habite toujours la même place I still live at the same place J'habite toujours au même endroit.
- Merci
- Bienvenue
- Thank you
- You're welcome
- Merci
- De rien
Appliquer pour un emploi Applying for a job Postuler pour un emploi
Ca suce It sucks Ca craint
Une coup' de minutes A couple of minutes Quelques minutes

et mon préféré :

Mercredi le 31 janvier Wednesday, the 31st of january Le mercredi 31 janvier

Avant de me faire agresser, je tiens à préciser que je ne pense pas qu'un de ces deux peuples parle mieux le français que l'autre. Ces querelles stériles me rappellent juste un vieux proverbe impliquant une paille, un oeil, une poutre et un voisin.

Brève V

Je suis tombé sur une rubrique de about.com qui explique le sens de nombreux gestes français. Il est troublant de penser que ces codes que nous utilisons quasi-instinctivement ne sont pas du tout universels. Lecteurs québécois : y a-t-il des gestes de cette liste que vous ne connaissiez pas ? Y a-t-il des gestes que vous utilisez qui ne sont pas dans la liste ?
French Gestures - Gestes français - French Body / Sign Language

La guerre des francisations

En France comme au Québec, il existe des organismes publics chargés de défendre le français. Une de leurs nombreuses missions est de proposer des traductions officielles dans la langue de Molière pour remplacer les anglicismes, tous plus ou moins barbares. Dans la Belle Province, ce rôle est assuré par l'Office québécois de la langue française (OQLF). Créé le 24 mars 1961 et composé de huit membres nommés par le gouvernement pour au plus cinq ans, celui-ci gère notamment le site granddictionnaire.com, qui permet de prendre connaissance des termes officiels. Dans l'Hexagone, c'est la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), créée en 1989, et plus particulièrement la Commission générale de terminologie et de néologie (Cogeter) qui s'acquittent de cette tâche délicate. Elle est constituée de dix-neuf personnes. Le président est nommé par le Premier ministre, treize membres sont désignés par le Ministre de la Culture, et les cinq derniers en font automatiquement partie de par le poste qu'ils occupent (grabat perpétuel à l'académie Française ou des Sciences, etc.) Ces sommités publient régulièrement leurs nouvelles prescriptions linguistiques dans le Journal Officiel et proposent également un site pour consulter les traductions officielles.

Pour des raisons inconnues, il semble malheureusement que la Cogeter souffre en permanence d'un retard de plusieurs années par rapport à l'OLQF, du moins dans le monde de l'informatique. L'organisme français a par exemple proposé dans le journal officiel du 15 décembre dernier une traduction officielle du terme podcasting, alors que son homologue québécois avait déjà suggéré un équivalent en octobre 2004. Pire, alors que l'OQLF avait choisi d'utiliser le néologisme baladodiffusion, qui a selon moi le mérite de tenir en un seul mot et d'être facile à retenir, la Cogeter a de son côté opté pour le terme diffusion pour baladeur. On peut légitimement se demander s'il n'aurait pas été plus simple de reprendre directement l'expression proposée par le Québec, plutôt que de perdre deux ans de plus à pondre une si lourde périphrase. Il semble malheureusement que cette attitude soit totalement incompatible avec la haute estime en laquelle se tiennent les membres de l'organisme français. Cette arrogance est loin de plaire aux membres de l'OFLQ. Sur la page de granddictionnaire.com dédiée à la baladodiffusion, on peut ainsi lire que la traduction proposée par la France n'a pas été retenue en raison de "sa forme trop descriptive, plus difficilement implantable, de son inaptitude à produire des dérivés adéquats et d'une concurrence inutile avec le terme baladodiffusion, déjà utilisé par un grand nombre d'usagers du Québec et de la francophonie", ce que l'on peut traduire sobrement par '"on est tannés de ces crisses de maudits Français, ostie". Souvent, cet acharnement de la Cogeter à rejeter le travail de l'OFLQ confine vraiment au ridicule. En 1999, la première a ainsi proposé de substituer frimousse au terme smiley, alors que la seconde avait déjà suggéré le mot binette en 1995.

La Cogeter tend en outre à se spécialiser dans les périphrases interminables. Elle a par exemple proposé de traduire webmaster par administrateur de site (webmestre au Québec) et chat par dialogue en ligne (clavardage). Il me paraît pourtant évident que plus les mots que l'on nous proposera pour remplacer l'anglais seront longs et fatigants à prononcer, moins ils auront de chances d'être utilisés. La Cogeter ne se complaît toutefois pas uniquement dans l'allongement suicidaire des termes francisés. Elle opte parfois pour des traductions phonétiques d'une absurdité consternante. Elle a par exemple décidé de remplacer CD-ROM par l'ignoble cédérom dont la seule vue réveille le tueur psychopathe qui sommeille en moi. Heureusement, cette approche semble avoir été abandonnée. Je craignais déjà de devoir un jour envoyer mes images jipègue sur un serveur eftépé, et que mes amis soient contraints de taper une uèrel afin d'accéder à mon flux èrécesse.

Quand elle ne détruit pas les sigles, la transposition phonétique peut certes s'avérer pertinente. L'OQLF a par exemple proposé de traduire blog par blogue, qui a une forme plus française. Il était néanmoins inacceptable que la France prenne des leçons de français des petits Québécois, et la Cogeter a préféré préconiser le terme "bloc-note", que personne n'utilise. Je suis en outre très troublé par certains choix de traductions que des mauvaises langues pourraient qualifier de politiquement orientées. Alors que l'OQLF propose comme équivalent de hacker les termes bidouilleur (plus proche du sens initial) et pirate informatique (définition propagée par les grands médias), la Cogeter se contente du second sens et propose la traduction péjorative fouineur. Venant d'un pays à tradition répressive ayant voté la LCEN et la DADVSI, ce contresens n'est toutefois guère surprenant. Parfois, heureusement, la France reprend quelques termes québécois, comme courriel pour email. Dans ce cas précis, elle n'a toutefois pas pu s'empêcher d'ajouter son grain de sel en proposant de remplacer ce terme par Mél., lorsqu'on le fait par exemple figurer sur une carte de visite, afin de l'uniformiser avec l'abréviation Tél. (numéro de téléphone).

J'aimerais vraiment savoir si l'attitude de la Cogeter est avant tout dictée par l'incompétence technique de ses membres, ou seulement par l'idée incongrue que seule la France a son mot à dire sur l'évolution de la langue française. J'ai envoyé un mail courriel il y a plus de dix jours aux membres de cette institution pour qu'ils m'éclairent sur ce point, mais je n'ai pas encore obtenu de réponse. Ils doivent être trop occupés à chercher une traduction officielle pour useless.