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santé

"Enfin, je dis ça pour vous..."

Faute de temps, et afin de satisfaire mes groupies à l'affût des mises à jour, je me permets de recycler à nouveau un billet d'Impolitesses.net qui aurait eu plus sa place ici. Promis, c'est la dernière fois (d'ailleurs, il n'en reste plus répondant à ce critère).

Crédit photo : Jason Bagley.

Il y a quelques temps, j'ai enfin trouvé le temps de convertir mon permis de conduire français en son homologue québécois. Quelques semaines après mes démarches, j'ai reçu une lettre de la Société de l'assurance automobile du Québec m'enjoignant de passer une visite médicale obligatoire. Ayant informé le préposé chargé de mon dossier que je souffrais d'asthme chronique, je devais faire remplir un formulaire certifiant que la perte de visibilité engendrée par la projection de mucus sur le pare-brise intérieur de mon véhicule n'augmente pas le risque d'une collision malencontreuse avec un député du Parti Libéral.

Après trois mois de procrastination suivis des deux semaines d'attente traditionnellement requises pour rencontrer un généraliste au Québec, je me présentai un mercredi à ma clinique habituelle afin de procéder à la révision de mes organes vitaux. Retranchée derrière son comptoir, une blonde aussi aimable que le docteur House vérifia mon rendez-vous et m'invita mollement à m'asseoir. Mon élan pour m'exécuter fut immédiatement brisé par la constatation que la salle d'attente blindée de catarrheux n'offrait pas la moindre place où je puisse poser mon séant. Je restai donc debout au milieu de la salle pendant une bonne dizaine de minutes, jusqu'à ce qu'un employé compatissant me désigne une chaise libre dans la zone d'isolement de la clinique, entre un lépreux en phase répugnante et un directeur de société pétrolière.

J'eus à peine le temps de relire Guerre et Paix qu'une femme médecin d'une cinquantaine d'années à l'accent typiquement pas de chez nous m'invita à entrer dans son cabinet, ce que je fis avec discipline.

- Alors, Monsieur Ian, que peut-on faire pour vous aujourd'hui ? m'interrogea-t-elle selon l'immuable phrase rituelle de la clinique.
- J'ai reçu une lettre de la SAAQ me demandant un certificat médical pour conduire. Je pense que c'est parce que je fais de l'asthme.
- C'est la première fois que je vois quelqu'un qui doit faire une visite médicale pour ça, me dit-elle.
- Vous pensez que la SAAQ a fait une erreur ?
- Non, je pense que vous avez fait l'erreur de leur dire que vous faisiez de l'asthme.
- Vous voulez dire que les gens cachent cette information d'habitude ?
- Tout à fait !

Comme on pouvait s'y attendre, l'examen médical ne révéla aucun trouble particulier, hormis un rythme cardiaque légèrement supérieur à la normale, probablement dû à la nouvelle que cette visite non prise en charge par la RAMQ me coûterait la bagatelle de 40 $.

- Je vais écrire un commentaire sur le formulaire de la SAAQ précisant que votre asthme n'a absolument aucune incidence sur la conduite automobile, sinon, ils sont capables de vous demander une visite médicale tous les ans, m'expliqua la généraliste, accentuant ma tachycardie par cette funeste hypothèse.

Après être descendu de la balance qui m'apprit à ma grande joie que j'avais perdu 4 kg depuis ma dernière pesée en 2003, je profitai naïvement de l'occasion pour faire part de troubles qui me tarabustaient depuis quelques mois :

- En ce moment, j'ai régulièrement des douleurs ou des tensions dans les mains et les mâchoires. Vous pensez que ça peut être dû au fait que je travaille beaucoup sur ordinateur ?
- Oui, c'est tout à fait symptomatique. Vous utilisez des reposes-poignets et une bonne chaise ?
- J'ai des reposes-poignets, mais il faudrait sans doute que je m'achète une meilleure chaise.
- Vous êtes salarié ?
- Oui
- Si vous voulez, vous pouvez suivre un traitement de physiothérapie remboursé par la CSST. Ça vous intéresse ?

La question me prit un peu au dépourvu. J'ignorais que cet organisme, que je connaissais surtout pour ses films d'horreur, offrait ce genre de programme aux travailleurs. Partagé entre ma réticence à me lancer dans une aventure dont je n'avais pas analysé les différents paramètres et la certitude que je laisserais cette histoire traîner pendant des mois si je ne profitais pas de cette opportunité, je finis toutefois par accepter la proposition.

L'ambiance de la consultation se rafraîchit légèrement lorsque je m'aperçus que le médecin n'acceptait pas les règlements par carte de débit et que je ne disposais pas de suffisamment de monnaie pour payer les 40 $ requis. Dans un premier temps, elle fronça tellement les sourcils que je crus qu'elle allait appuyer sur un petit bouton sous son bureau pour appeler la milice armée de l'établissement. Mon visage d'ange sembla heureusement suffire à la convaincre de mon honnêteté.

- Ce n'est pas grave, me dit-elle, vous me paierez lorsque vous viendrez faire votre première séance de physiothérapie.

Elle me tendit le reçu qu'elle avait déjà rédigé et me conduisit au comptoir de l'accueil en m'expliquant qu'une employée allait s'occuper de moi dans un instant pour régler les détails administratifs de la CSST. Trente secondes plus tard (durée suffisante pour que l'exécrable blonde me demande avec exaspération de me décaler vers la gauche puisque ça serait sa collègue et non elle qui s'occuperait de moi), une jeune femme dont l'accent trahissait la provenance de la Sarkozie me demanda de la suivre dans son bureau afin de remplir les formulaires nécessaires à ma demande. Nous nous assîmes côte à côte devant un écran d'ordinateur et elle se tourna vers moi :

- Vous a-t-on expliqué comment fonctionne la CSST ?
- Pas vraiment, avouai-je.
- C'est simple. Vous allez pouvoir vous absenter de votre travail pour venir ici faire vos séances de physiothérapie tout en étant payé par votre employeur.
- Cela ne devrait pas être nécessaire. Je travaille à mi-temps.
- Ah, dans ce cas il faut que je me renseigne auprès de mon patron, répondit la jeune femme visiblement nouvelle avant de quitter la pièce.

Cinq minutes plus tard, elle revint s'asseoir à côté de moi.

- Ça ne pose pas de problème. Vous serez sous le régime des tâches légères au lieu d'être en arrêt de travail, me rassura-t-elle, comme si elle était convaincue que ces paroles puissent avoir le moindre sens pour moi. Je peux vous proposer un premier rendez-vous avec le physiothérapeute et l'ergothérapeute demain à 10h et 10h30. Cela vous convient ?
- Pas vraiment, répondis-je, j'ai un rendez-vous très important demain matin.

Le fait que je préfère respecter mes engagements professionnels au détriment d'une séance de massage rémunérée sembla particulièrement déstabiliser l'assistante.

- Le problème, fit-elle, c'est que vous devez prendre un rendez-vous tout de suite. Sinon, on va devoir utiliser la procédure classique et vous risquez d'attendre trois semaines avant que la CSST traite votre dossier. Enfin, je dis ça pour vous.
- Je suis désolé, mais je ne peux vraiment pas décommander. Je peux venir demain après-midi, par contre.
- Demain ? Attendez... non, ce n'est pas possible, déplora-t-elle après avoir consulté l'écran de son ordinateur. Un instant, il faut que j'aille voir mon patron pour qu'on trouve une solution.

Elle s'enfuit à nouveau consulter les instances supérieures et en revint avec un échantillon représentatif incarné par un grand mec à la carrure rectangulaire que surplombait une paire de lunettes agréée par le HEC.

- Bonjour, me dit-il, je vais vous expliquer comment la CSST fonctionne.

Sans se départir de ce ton pédagogique un brin condescendant qui fait le charme du milieu médical du Québec et d'ailleurs, le patron me répéta quasiment mot pour mot les explications de sa subalterne. Il enchaîna par un long laïus sur le fait que j'étais un patient parmi une centaine d'autres à faire une demande à la CSST et qu'il était primordial que je prenne un rendez-vous le plus tôt possible afin de ne pas me faire prendre ma place. Il s'assit ensuite devant l'écran de l'ordinateur et examina méticuleusement le planning de la clinique avec son assistante, égrenant les noms des physiothérapeutes susceptibles de me prendre en charge à telle ou telle heure. Tout espoir semblait perdu lorsqu'un éclair de génie parcourut subitement son visage sacerdotal :

- Vous pouvez revenir aujourd'hui à 17h ?
- Ça devrait être possible, répondis-je de peur de passer pour un emmerdeur bien que cela ne m'arrangeasse pas du tout.
- Très bien ! Triompha le maître des lieux. Et pour les séances des semaines suivantes, on peut vous proposer la plage de 10h à 11h.
- Hein ? Vous voulez dire que je vais devoir venir tous les jours pendant plusieurs semaines ?
- Ah bah oui ! C'est comme ça que ça marche.
- Mais je ne peux pas ! J'ai un travail !
- Vous pouvez vous faire payer vos séances par votre employeur.
- Je suis déjà à mi-temps. Ils ont besoin de moi ! Et je n'avais pas prévu de passer mon temps libre à faire cinq séances de physiothérapie par semaine !
- Ce sera seulement au début. On espacera les séances en fonction de votre évaluation.
- Mais comment pouvez-vous dire que j'aurai besoin d'une séance par jour avant même de m'avoir évalué ?
- C'est une question d'organisation, s'impatienta-t-il. On s'adaptera au fil du temps.

Un sentiment d'égarement extrême m'envahit brusquement. J'étais venu pour une simple visite médicale afin de remplir un formulaire administratif inutile, et je me retrouvais trente minutes plus tard à planifier un programme de ravalement physique intense comme si je venais d'insulter Chris Simon. Un vague parfum d'escroquerie flottait également dans l'air, et je commençais à me demander si cet acharnement à vouloir mon bien n'était pas animé par quelque basse motivation pécuniaire. Désemparé, je finis toutefois par accepter le programme, précisant que je ne pouvais faire des séances de physiothérapie qu'en fin d'après-midi.
- 14h, ça irait ? demanda le boss qui ne partageait apparemment pas ma conception de la fin d'après-midi.
- Non plus tard, dis-je
- 17h30 ?
- Euh... ouais, d'accord.
- Parfait ! exulta-t-il. Je vous laisse avec ma collègue pour les questions administratives.

La collègue sortit un formulaire et prit la voix de Dora l'exploratrice pour m'expliquer :

- Vous comprenez, pour vous, ça a l'air simple, mais pour nous, c'est beaucoup de travail d'organiser l'emploi du temps de tous les physiothérapeutes
- J'imagine
- Et puis ça vous permet au moins d'avoir des soins gratuits. Parce que bon, le système de santé ici...
- Je comprends. Mais vous savez, j'étais juste venu pour mon permis de conduire. Je n'avais pas prévu toutes ces démarches.
- Bon, on va remplir les papiers. Quel est votre numéro d'assuré social ?
- Ah désolé, je ne le connais pas par coeur.
- Vous n'auriez pas un papier administratif avec vous sur lequel le numéro serait inscrit ?
J'entrepris une fouille méthodique de mon sac où je trouvai pêle-mêle une barre de Toblerone, un appareil photo numérique, une facture de Bell, un carnet, un livre sur Drupal, un essai de Noam Chomsky, un Mac Book, un casque audio, un portefeuille et un stylo, mais pas la moindre trace de mon NAS.
- Bon, on verra plus tard. On va continuer. Quel est le nom de votre entreprise ?
- [bip !]
- Et son adresse ?
- On vient juste de déménager. Je ne m'en souviens pas.

L'assistante me dévisagea un court instant, comme si je venais de lui annoncer que je ne savais pas où j'habite.

- Euh, attendez, je vais me renseigner auprès de mon patron.

Elle quitta la pièce pour la troisième fois de notre entretien et revint à peine quelques minutes plus tard.

- Excusez-moi, mais on avait bien dit que l'on vous plaçait en travaux légers ? me demanda-t-elle.
- En fait, je crois que l'on va en rester là, cédai-je soudain.
- Pardon ?
- Je sais que vous essayez de faire de votre mieux pour m'aider, mais je sais aussi que la santé est une business. Je ne me sens pas à l'aise avec vos procédés. Depuis le début, j'ai l'impression qu'on essaye de me refourguer une assurance-vie.
- Écoutez, me répondit-elle sur le ton du gendarme magnanime éconduisant un péquenaud qui affirme avoir été enlevé par des extra-terrestres, les physiothérapeutes sont des gens comme vous et moi qui se lèvent le matin pour aller travailler.

Cette fausse candeur avec laquelle mon interlocutrice interpréta que je m'en prenais aux physiothérapeutes, alors que seules les méthodes commerciales de la clinique étaient visées, faillit avoir définitivement raison de ma patience. Je décidai néanmoins d'occulter cette négation de mes capacités intellectuelles et de continuer à me la jouer diplomate.

- Prenons les choses sous un autre angle. Je suis venu ici pour faire remplir un simple formulaire, et je me retrouve avec vous à planifier un traitement quotidien très contraignant. Je n'ai pas du tout réfléchi à la manière dont je souhaiterais organiser ça, et je n'ai aucune des informations ou des documents dont vous avez besoin pour ouvrir le dossier. Nous perdons tous les deux notre temps.
- C'est comme vous voulez, me répondit-elle sèchement. L'avantage pour vous est que c'était gratuit, mais vous êtes libre de le faire plus tard dans le privé et de payer.

Ma philanthropie était décidément mise à rude épreuve. La jeune femme essayait à présent de me convaincre que les pratiques d'une clinique consistant à extorquer de l'argent à la CSST en faisant de la vente forcée à ses clients était assimilable à un service public. La sagesse acquise grâce à vingt ans de retraite dans un monastère tibétain réussirent heureusement à me convaincre de justesse de lui répondre par la parole plutôt qu'avec mon poing dans sa gueule.

- Vous voulez dire que si je refuse maintenant de me lancer dans ce programme, plus jamais de ma vie je ne pourrai y prétendre ?
- Bah non, me répondit-elle avec dédain comme s'il s'agissait d'une évidence.
- Il n'y a aucun moyen que je reprenne plus tard un rendez-vous avec un médecin et que je recommence le processus de zéro ?

Cette simple question décontenança totalement l'assistante.

- Euh... ah si bien sûr, balbutia-t-elle. Mais vous comprenez, d'habitude, les gens sont pressés. Pour une personne comme vous, il y en a cent qui attendent.

Le silence de gène qui suivit me fit comprendre que j'avais gagné. L'assistante ayant épuisé tout son argumentaire, je pus enfin quitter le bureau, j'espérais à tout jamais.

- Alors, ça y est ? C'est bon ? me demanda le patron qui guettait le chaland derrière son comptoir lorsque je traversai la salle d'attente.
- En fait, j'ai décidé de prendre un nouveau rendez-vous plus tard car ce n'est pas vraiment le bon moment pour commencer le traitement, mentis-je.
- C'est comme vous voulez, répliqua-t-il. Vous savez, nous, on fait ça pour vous.

Après une brève salutation, je m'empressai de quitter le cabinet afin d'épargner au patron l'effort de me resservir l'argument du une personne pour cent ou du gratuit contre privé. Alors que je mettais mécaniquement mes mains dans mes poches en sortant du bâtiment, je retrouvai malheureusement le reçu que m'avait donné le médecin un heure auparavant pour la consultation que je n'avais toujours pas payée. Instantanément, un minuscule diablotin rouge affublé d'une crête et d'un blouson de cuir ainsi qu'un petit ange ridicule sorti d'une publicité pour les fromages Philadelphia apparurent de chaque côté de mon crâne.

- Laisse tomber, me dit le diablotin. Le temps qu'ils t'ont fait perdre mérite bien un petit dédommagement. En plus, comme tu as décidé de ne plus jamais remettre les pieds dans cette clinique et que tu as déjà un reçu, ils n'ont aucun moyen de te réclamer cette somme.
- Ne fait pas ça ! répliqua le petit ange. Le médecin n'avait peut-être pas conscience du bourbier dans lequel tu allais te retrouver. C'est uniquement elle qui sera pénalisée si tu fais le choix d'être malhonnête.

Fidèle à ma personnalité qui me condamne à passer des examens inutiles pour les permis de conduire et à payer la totalité des impôts que l'État juge nécessaire, je retirai finalement quelques billets au guichet automatique le plus proche. De retour à la clinique, je surpris le patron et l'assistante qui échangeaient des propos peu amènes dont je semblais être l'objet.

- Ah ! Vous tombez bien, me dit le patron. J'ai des documents à vous remettre.

Il se glissa dans son bureau et en ressortit avec deux enveloppes à la main.

- Il y en a une pour vous et une pour votre employeur. C'est la loi qui nous oblige à vous donner ça.

Je pris les enveloppes et me précipitai vers le médecin qui venait de prendre son manteau et s'apprêtait à partir.

- Je voudrais vous payer, lui dis-je.
- Euh, d'accord. Suivez-moi, me répondit-elle en m'invitant à entrer dans son cabinet, afin de procéder à l'obscène transaction à l'abri des regards.

J'obtempérai et sortis mon portefeuille.

- Ça a marché ? me demanda-t-elle en s'emparant de ma précieuse liasse.
- Pas vraiment. J'ai annulé. Ils voulaient que je fasse une séance de physiothérapie par jour et je n'ai vraiment pas le temps.
- Vous savez, ils n'ont pas à vous imposer des séances, me répondit-elle comme si elle était coutumière de ces excès. C'est vous qui choisissez. Vous aviez un reçu, je crois ?
- Oui, j'en ai déjà un, conclus-je avant de prendre enfin congé.

En sortant du cabinet, j'aperçus par une porte entrouverte une batterie de douze patients allongés sur des lits à un mètre de distance les uns des autres. Des physiothérapeutes s'affairaient à triturer leurs muscles et leur chair en veillant à ne pas donner de coups de coude à leur collègue de derrière, un peu comme dans un club de billard.

Mes mésaventures auraient pu s'arrêter ici si je n'avais eu l'idée saugrenue de vider ma vessie dans les toilettes du centre commercial avant de rentrer chez moi. Lorsque j'ouvris la porte d'un des cabinets qui n'étaient pas verrouillés, je découvris un individu avec le pantalon et le caleçon sur les chevilles, au moment précis où il se levait pour se rhabiller.

- Sorry ! Me dit-il avec les yeux écarquillés du petit faon surpris au sortir de sa forêt, attendant l'impact avec le Hummer.

Je claquai la porte avant de m'enfuir le plus loin et le plus rapidement possible.

Journée de merde.

Français en difficulté, gros préjugés

Il y a quelques semaines, le magazine Marianne a reproduit sur son site web un billet du blog L'Hérétique qui explique qu'un couple de Français installé au Canada s'est vu refuser son renouvellement de permis de travail. Le gouvernement justifie sa décision en disant que leur fille handicapée représente une charge financière trop lourde pour la société canadienne. L'histoire est d'autant plus absurde que les deux Français ont suffisamment d'argent pour prendre en charge tous les soins médicaux de leur fille et se sont engagés à le faire. Bien que je partage la révolte de l'auteur, cette phrase m'a vraiment fait sortir de mes gonds :

"Les Canadiens sont favorables, d'après un sondage, à 70 % au rétablissement de la peine de mort, comme le rapporte le Scriptorium. A quand une majorité pour euthanasier les handicapés ?"

Premièrement, cette affirmation est fausse. D'après le sondage cité, ce n'est pas 70 % mais 62 % des Canadiens qui sont pour la peine de mort. Le seul chiffre que j'ai trouvé qui ressemble à celui énoncé est le 69 % de Québécois favorables à cette peine. Ce ne serait certes pas la première fois qu'un Français confond les paliers provincial et fédéral, mais l'auteur prouve qu'il est parfaitement conscient de cette nuance en disant que "Le Québec était pourtant tout prêt à les accueillir, mais l'échelon fédéral en a jugé autrement." Prendre des chiffres peu flatteurs du Québec, considéré comme le gentil de l'histoire, pour les attribuer au méchant Canada est un procédé plus que troublant.

Deuxièmement, l'auteur fait des rapprochements entre des sujets qui n'ont rien à voir entre eux : le refus d'un permis de travail pour un motif discutable et la peine de mort (les trois Français ne risquent pas la mort en rentrant en France, du moment qu'on ne leur fait pas prendre le Concorde) ; une décision du gouvernement canadien avec l'ensemble de la population canadienne (pour information, le parti conservateur actuellement au pouvoir n'a obtenu que 37,7 % des voix).

Ces associations absurdes ne pouvaient déboucher que sur une troisième aberration : émettre l'hypothèse que les Canadiens pourraient être favorables à l'euthanasie des handicapés. Je comprends qu'on puisse être choqué par la décision du Canada, mais il faudrait garder un léger sens de la mesure. J'imagine le scandale en France si un magazine canadien usait de la même rhétorique : "La France interdit le mariage aux homosexuels et expulse en masse les immigrés vers leur pays d'origine en guerre. À quand une expulsion des homosexuels français vers les pays en guerre ?"

Mise à jour

Malgré tout le mal que l'Hérétique voudrait que nous pensions des Canadiens, au moins deux médias locaux ont déjà pris la défense du couple français.

Les virus ne passeront pas

Depuis des temps immémoriaux, je souffre d'une sorte de rhinite chronique se manifestant plus ou moins violemment selon les périodes. Si j'achetais encore des mouchoirs de marque Kleenex, il n'y aurait sans doute déjà plus de forêt boréale. Ce matin, le mal était particulièrement virulent. Je n'arrêtais pas d'éternuer et de me moucher. Au bout d'une heure à ce régime, le collègue avec lequel je partage une cloison de mon cubicle a fait le tour du pâté de bureaux pour venir me parler :

- Visiblement, tu es trop malade pour venir travailler, m'a-t-il dit.
- Non, ce n'est rien, lui ai-je répondu. J'ai tout le temps le nez pris.
- Je dis ça parce parce que tu n'arrêtes pas de tousser et de te moucher, c'est des allergies, de l'asthme ?
- J'ai toujours eu le nez sensible. Il y a peut-être beaucoup de pollution aujourd'hui.
- En tout cas, je te souhaite bon courage parce que tu tousses beaucoup, a-t-il conclu avant de retourner à sa place.

Devenant avec le temps un expert en double-langage québécois, l'idée m'est venue que mon interlocuteur ne s'était pas déplacé pour compatir à mon triste état, mais dans le but de me transmettre un message. J'ai d'abord pensé que j'extériorisais trop bruyamment l'inflammation de mes muqueuses, et que ceci l'empêchait de se concentrer sur son travail. Pendant les minutes qui ont suivi, je me suis donc appliqué à me moucher, tousser ou éternuer le plus discrètement possible afin de ne point dépasser son seuil de tolérance sonore. Bien que je n'aie pas totalement écarté la première hypothèse, j'ai ensuite trouvé une autre raison qui aurait pu motiver sa visite : la lutte acharnée des Québécois contre les germes infectieux.

En France, les employés venant travailler malades comme des chiens suscitent souvent l'admiration de leurs collègues et de leurs supérieurs pour leur productivité et leur volonté de ne pas grever le budget de la sécurité sociale. Au Québec, ce genre d'individu semble plutôt considéré comme un vecteur de contamination. Cet hiver, ma chef d'équipe a ainsi convaincu plusieurs de mes acolytes malades de rentrer chez eux pour se reposer, en insistant sur le fait qu'il était inutile de provoquer une épidémie. En rejoignant leurs pénates, ces derniers ne risquaient d'ailleurs pas de passer pour des profiteurs se tournant les pouces aux dépends de la communauté, puisque les congés maladie ne sont pas rémunérés au Québec. La société pour laquelle je travaille soutient par ailleurs ce combat contre les bactéries en placardant dans les toilettes et dans les salles de repas des affiches expliquant comment se laver les mains avec un maximum d'efficacité.

On pourrait répliquer que cet acharnement contre les micro-organismes est sûrement propre à mon employeur et n'est pas représentatif du Québec. On retrouve toutefois cette préoccupation ailleurs. Lorsque l'on se rend chez un médecin généraliste ou spécialiste, il n'est par exemple pas rare de tomber sur un écriteau invitant les patients qui toussent à demander un masque à l'accueil. Encore plus fort, le CLSC de mon quartier dispose dans sa salle s'attente d'un espace clos spécialement réservé aux personnes ayant une maladie supposée contagieuse. La clinique de mon médecin traitant demande quant à elle aux visiteurs de laisser leurs chaussures à l'entrée de l'établissement et d'enfiler des espèces de chaussons en toile bleu clair qui me rappellent tellement l'hôpital que je préfère rester en chaussettes.

Et dire qu'avec toutes ces précautions, il y a encore des gens qui trouvent le moyen de tomber malade !

Malédiction oculaire

Il existe manifestement une loi divine visant à ce que je ne garde pas mes lunettes intactes au Québec. En novembre 2000, je brisais les deux verres de ces dernières en m'asseyant sur ma veste où je les avais rangées cinq minutes plus tôt. La mésaventure qui m'est arrivée hier soir ne laisse à première vue aucun doute sur l'intervention de puissances occultes, à défaut d'oculistes. Alors que j'étais impliqué dans une partie endiablée de taboo avec des amis, j'ai soudain eu la velléïté démente de nettoyer mes verres de lunettes à l'aide du bas de mon pull. En dépit de mes efforts pour la ménager, la monture s'est soudainement brisée en son milieu, me laissant avec deux morceaux de lunettes quasiment symétriques, aussi indépendants qu'inutilisables. Bien que cette perspective me branche modérément, je suis sorti aujourd'hui dans l'optique de trouver un commerçant susceptible de ressouder ces deux éléments. Malheureusement, aucun opticien de mon quartier n'est ouvert le dimanche. J'ai cru entrevoir mon salut dans la boutique de lunettes du Zellers de Plaza Côtes-des-Neiges, mais c'était loupé. Une employée à l'orgelet proéminent m'a en effet affirmé sans ciller que la réparation était impossible. Elle aurait pu faire un effort, je ne lui demandais pas de me la faire à l'oeil.

Mon doigt aux urgences

En faisant la vaisselle vendredi soir, j'ai joué involontairement les prolongations de spasm. Alors que je frottais énergiquement l'intérieur d'un verre dont la gueule était légèrement fendillée, un petit morceau triangulaire s'en est détaché, laissant une pointe acérée qui s'est copieusement enfoncée à la base de mon index droit. Mon doigt était bien entaillé, et j'ai regretté de ne pas disposer d'une caméra pour filmer le sang qui coulait à flot, ce qui m'aurait permis de postuler pour la prochaine édition du festival.

Pour arranger les choses, l'accident s'est produit vers 20h30, alors que le CLSC de notre quartier avait fermé depuis une demi-heure. Ne sachant pas si l'état de mon doigt nécessitait ou non une intervention, Io a appelé le 911 pour demander conseil. Son interlocuteur lui a immédiatement demandé de fournir notre numéro de téléphone et notre adresse, ce qu'elle a fait, tout en précisant qu'elle souhaitait simplement un renseignement. Au fil de la conversation, elle a toutefois réalisé que l'employé avait déjà commandé une ambulance. Contrairement à la France, où les agents du numéro des urgences peuvent rediriger l'appelant vers un médecin de garde s'ils jugent le problème peu grave, il semble que le 911 doive être utilisé uniquement si c'est une question de vie ou de mort. Io a heureusement réussi a annuler le taxi jaune qui m'était destiné.

Sur les conseils de l'agent du 911, nous nous sommes finalement rendus à l'Hôpital Général Juif de Montréal qui se trouve à vingt minutes à pied de chez nous. Nous habitons juste à côté de l'Hôpital Sainte-Justine, mais celui-ci est exclusivement destiné aux enfants. La première étape de notre parcours consistait à nous présenter dans la salle de tri des urgences. Une femme qui attendait déjà avec son mari nous a expliqué que nous devions prendre une fiche sur une petite étagère et l'insérer dans une sorte de pointeuse afin de conserver notre tour. Au bout d'une demi-heure, après m'être honteusement fait doubler deux fois par des malotrus au bord de la mort, j'ai pu faire admirer mon doigt à la docteure. Celle-ci a rempli une fiche et me l'a tendue avec une carte plastique portant le chiffre 8, qui m'a semblé être un numéro de tour.

Nous nous sommes ensuite rendus dans une grande salle dans laquelle attendait une vingtaine de personnes. Après avoir présenté ma carte de RAMQ et ma fiche au guichet des enregistrements je me suis assis avec Io, me doutant que je devrais au minimum attendre une bonne heure avant de pouvoir rencontrer un interne. Deux heures plus tard, nous avions eu l'occasion de voir passer plusieurs spécimens pathologiques et accidentels fort intéressants, mais on ne m'avait toujours pas appelé. J'en venais à me demander si ma blessure était si grave, ou s'il était possible de rentrer chez nous et improviser un pansement avec du scotch et quelques Kleenex. Par chance, ma plaie ne me faisait quasiment pas mal.

Vers 1h00, une infirmière a clamé mon nom. Elle nous a amenés, Io et moi, à une salle de soin où nous avons dû attendre encore une bonne demi-heure. L'infirmière est revenue nous voir, mais c'était juste pour nous demander de changer de salle, la notre devant servir à un autre patient (le mot prenant ici tout son sens). Elle s'est montrée à nouveau une demi-heure plus tard en disant qu'elle était vraiment désolée. Pensant qu'elle faisait allusion à notre attente et que l'on allait enfin me soigner, je lui ai répondu soulagé que ce n'était pas grave. En fait, elle s'excusait parce qu'elle devait à nouveau nous déplacer pour revenir à la salle précédente. Vers 2h10, un interne est toutefois venu s'occuper de moi. Après quelques injections d'anesthésie dans mon index, il m'a recousu en faisant quatre points de suture, ce qui prouvait au moins que je n'étais pas venu pour rien. L'opération a duré une vingtaine de minutes.

Je n'étais toutefois pas au bout de mes peines, car il fallait que j'attende qu'une infirmière me fasse une piqûre antitétanique (je ne me souvenais plus de la date de mon dernier rappel). Celle-ci s'est acquittée de cette tâche une demi-heure plus tard, et à 3h15 du matin, nous avons enfin quitté l'hôpital, plus de six heures après y être entrés.

Les personnes ayant le coeur assez accroché pour manger au KFC ou écouter un disque entier de Raphaël sans vomir peuvent admirer ma blessure de guerre.