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niaiseux

"Enfin, je dis ça pour vous..."

Faute de temps, et afin de satisfaire mes groupies à l'affût des mises à jour, je me permets de recycler à nouveau un billet d'Impolitesses.net qui aurait eu plus sa place ici. Promis, c'est la dernière fois (d'ailleurs, il n'en reste plus répondant à ce critère).

Crédit photo : Jason Bagley.

Il y a quelques temps, j'ai enfin trouvé le temps de convertir mon permis de conduire français en son homologue québécois. Quelques semaines après mes démarches, j'ai reçu une lettre de la Société de l'assurance automobile du Québec m'enjoignant de passer une visite médicale obligatoire. Ayant informé le préposé chargé de mon dossier que je souffrais d'asthme chronique, je devais faire remplir un formulaire certifiant que la perte de visibilité engendrée par la projection de mucus sur le pare-brise intérieur de mon véhicule n'augmente pas le risque d'une collision malencontreuse avec un député du Parti Libéral.

Après trois mois de procrastination suivis des deux semaines d'attente traditionnellement requises pour rencontrer un généraliste au Québec, je me présentai un mercredi à ma clinique habituelle afin de procéder à la révision de mes organes vitaux. Retranchée derrière son comptoir, une blonde aussi aimable que le docteur House vérifia mon rendez-vous et m'invita mollement à m'asseoir. Mon élan pour m'exécuter fut immédiatement brisé par la constatation que la salle d'attente blindée de catarrheux n'offrait pas la moindre place où je puisse poser mon séant. Je restai donc debout au milieu de la salle pendant une bonne dizaine de minutes, jusqu'à ce qu'un employé compatissant me désigne une chaise libre dans la zone d'isolement de la clinique, entre un lépreux en phase répugnante et un directeur de société pétrolière.

J'eus à peine le temps de relire Guerre et Paix qu'une femme médecin d'une cinquantaine d'années à l'accent typiquement pas de chez nous m'invita à entrer dans son cabinet, ce que je fis avec discipline.

- Alors, Monsieur Ian, que peut-on faire pour vous aujourd'hui ? m'interrogea-t-elle selon l'immuable phrase rituelle de la clinique.
- J'ai reçu une lettre de la SAAQ me demandant un certificat médical pour conduire. Je pense que c'est parce que je fais de l'asthme.
- C'est la première fois que je vois quelqu'un qui doit faire une visite médicale pour ça, me dit-elle.
- Vous pensez que la SAAQ a fait une erreur ?
- Non, je pense que vous avez fait l'erreur de leur dire que vous faisiez de l'asthme.
- Vous voulez dire que les gens cachent cette information d'habitude ?
- Tout à fait !

Comme on pouvait s'y attendre, l'examen médical ne révéla aucun trouble particulier, hormis un rythme cardiaque légèrement supérieur à la normale, probablement dû à la nouvelle que cette visite non prise en charge par la RAMQ me coûterait la bagatelle de 40 $.

- Je vais écrire un commentaire sur le formulaire de la SAAQ précisant que votre asthme n'a absolument aucune incidence sur la conduite automobile, sinon, ils sont capables de vous demander une visite médicale tous les ans, m'expliqua la généraliste, accentuant ma tachycardie par cette funeste hypothèse.

Après être descendu de la balance qui m'apprit à ma grande joie que j'avais perdu 4 kg depuis ma dernière pesée en 2003, je profitai naïvement de l'occasion pour faire part de troubles qui me tarabustaient depuis quelques mois :

- En ce moment, j'ai régulièrement des douleurs ou des tensions dans les mains et les mâchoires. Vous pensez que ça peut être dû au fait que je travaille beaucoup sur ordinateur ?
- Oui, c'est tout à fait symptomatique. Vous utilisez des reposes-poignets et une bonne chaise ?
- J'ai des reposes-poignets, mais il faudrait sans doute que je m'achète une meilleure chaise.
- Vous êtes salarié ?
- Oui
- Si vous voulez, vous pouvez suivre un traitement de physiothérapie remboursé par la CSST. Ça vous intéresse ?

La question me prit un peu au dépourvu. J'ignorais que cet organisme, que je connaissais surtout pour ses films d'horreur, offrait ce genre de programme aux travailleurs. Partagé entre ma réticence à me lancer dans une aventure dont je n'avais pas analysé les différents paramètres et la certitude que je laisserais cette histoire traîner pendant des mois si je ne profitais pas de cette opportunité, je finis toutefois par accepter la proposition.

L'ambiance de la consultation se rafraîchit légèrement lorsque je m'aperçus que le médecin n'acceptait pas les règlements par carte de débit et que je ne disposais pas de suffisamment de monnaie pour payer les 40 $ requis. Dans un premier temps, elle fronça tellement les sourcils que je crus qu'elle allait appuyer sur un petit bouton sous son bureau pour appeler la milice armée de l'établissement. Mon visage d'ange sembla heureusement suffire à la convaincre de mon honnêteté.

- Ce n'est pas grave, me dit-elle, vous me paierez lorsque vous viendrez faire votre première séance de physiothérapie.

Elle me tendit le reçu qu'elle avait déjà rédigé et me conduisit au comptoir de l'accueil en m'expliquant qu'une employée allait s'occuper de moi dans un instant pour régler les détails administratifs de la CSST. Trente secondes plus tard (durée suffisante pour que l'exécrable blonde me demande avec exaspération de me décaler vers la gauche puisque ça serait sa collègue et non elle qui s'occuperait de moi), une jeune femme dont l'accent trahissait la provenance de la Sarkozie me demanda de la suivre dans son bureau afin de remplir les formulaires nécessaires à ma demande. Nous nous assîmes côte à côte devant un écran d'ordinateur et elle se tourna vers moi :

- Vous a-t-on expliqué comment fonctionne la CSST ?
- Pas vraiment, avouai-je.
- C'est simple. Vous allez pouvoir vous absenter de votre travail pour venir ici faire vos séances de physiothérapie tout en étant payé par votre employeur.
- Cela ne devrait pas être nécessaire. Je travaille à mi-temps.
- Ah, dans ce cas il faut que je me renseigne auprès de mon patron, répondit la jeune femme visiblement nouvelle avant de quitter la pièce.

Cinq minutes plus tard, elle revint s'asseoir à côté de moi.

- Ça ne pose pas de problème. Vous serez sous le régime des tâches légères au lieu d'être en arrêt de travail, me rassura-t-elle, comme si elle était convaincue que ces paroles puissent avoir le moindre sens pour moi. Je peux vous proposer un premier rendez-vous avec le physiothérapeute et l'ergothérapeute demain à 10h et 10h30. Cela vous convient ?
- Pas vraiment, répondis-je, j'ai un rendez-vous très important demain matin.

Le fait que je préfère respecter mes engagements professionnels au détriment d'une séance de massage rémunérée sembla particulièrement déstabiliser l'assistante.

- Le problème, fit-elle, c'est que vous devez prendre un rendez-vous tout de suite. Sinon, on va devoir utiliser la procédure classique et vous risquez d'attendre trois semaines avant que la CSST traite votre dossier. Enfin, je dis ça pour vous.
- Je suis désolé, mais je ne peux vraiment pas décommander. Je peux venir demain après-midi, par contre.
- Demain ? Attendez... non, ce n'est pas possible, déplora-t-elle après avoir consulté l'écran de son ordinateur. Un instant, il faut que j'aille voir mon patron pour qu'on trouve une solution.

Elle s'enfuit à nouveau consulter les instances supérieures et en revint avec un échantillon représentatif incarné par un grand mec à la carrure rectangulaire que surplombait une paire de lunettes agréée par le HEC.

- Bonjour, me dit-il, je vais vous expliquer comment la CSST fonctionne.

Sans se départir de ce ton pédagogique un brin condescendant qui fait le charme du milieu médical du Québec et d'ailleurs, le patron me répéta quasiment mot pour mot les explications de sa subalterne. Il enchaîna par un long laïus sur le fait que j'étais un patient parmi une centaine d'autres à faire une demande à la CSST et qu'il était primordial que je prenne un rendez-vous le plus tôt possible afin de ne pas me faire prendre ma place. Il s'assit ensuite devant l'écran de l'ordinateur et examina méticuleusement le planning de la clinique avec son assistante, égrenant les noms des physiothérapeutes susceptibles de me prendre en charge à telle ou telle heure. Tout espoir semblait perdu lorsqu'un éclair de génie parcourut subitement son visage sacerdotal :

- Vous pouvez revenir aujourd'hui à 17h ?
- Ça devrait être possible, répondis-je de peur de passer pour un emmerdeur bien que cela ne m'arrangeasse pas du tout.
- Très bien ! Triompha le maître des lieux. Et pour les séances des semaines suivantes, on peut vous proposer la plage de 10h à 11h.
- Hein ? Vous voulez dire que je vais devoir venir tous les jours pendant plusieurs semaines ?
- Ah bah oui ! C'est comme ça que ça marche.
- Mais je ne peux pas ! J'ai un travail !
- Vous pouvez vous faire payer vos séances par votre employeur.
- Je suis déjà à mi-temps. Ils ont besoin de moi ! Et je n'avais pas prévu de passer mon temps libre à faire cinq séances de physiothérapie par semaine !
- Ce sera seulement au début. On espacera les séances en fonction de votre évaluation.
- Mais comment pouvez-vous dire que j'aurai besoin d'une séance par jour avant même de m'avoir évalué ?
- C'est une question d'organisation, s'impatienta-t-il. On s'adaptera au fil du temps.

Un sentiment d'égarement extrême m'envahit brusquement. J'étais venu pour une simple visite médicale afin de remplir un formulaire administratif inutile, et je me retrouvais trente minutes plus tard à planifier un programme de ravalement physique intense comme si je venais d'insulter Chris Simon. Un vague parfum d'escroquerie flottait également dans l'air, et je commençais à me demander si cet acharnement à vouloir mon bien n'était pas animé par quelque basse motivation pécuniaire. Désemparé, je finis toutefois par accepter le programme, précisant que je ne pouvais faire des séances de physiothérapie qu'en fin d'après-midi.
- 14h, ça irait ? demanda le boss qui ne partageait apparemment pas ma conception de la fin d'après-midi.
- Non plus tard, dis-je
- 17h30 ?
- Euh... ouais, d'accord.
- Parfait ! exulta-t-il. Je vous laisse avec ma collègue pour les questions administratives.

La collègue sortit un formulaire et prit la voix de Dora l'exploratrice pour m'expliquer :

- Vous comprenez, pour vous, ça a l'air simple, mais pour nous, c'est beaucoup de travail d'organiser l'emploi du temps de tous les physiothérapeutes
- J'imagine
- Et puis ça vous permet au moins d'avoir des soins gratuits. Parce que bon, le système de santé ici...
- Je comprends. Mais vous savez, j'étais juste venu pour mon permis de conduire. Je n'avais pas prévu toutes ces démarches.
- Bon, on va remplir les papiers. Quel est votre numéro d'assuré social ?
- Ah désolé, je ne le connais pas par coeur.
- Vous n'auriez pas un papier administratif avec vous sur lequel le numéro serait inscrit ?
J'entrepris une fouille méthodique de mon sac où je trouvai pêle-mêle une barre de Toblerone, un appareil photo numérique, une facture de Bell, un carnet, un livre sur Drupal, un essai de Noam Chomsky, un Mac Book, un casque audio, un portefeuille et un stylo, mais pas la moindre trace de mon NAS.
- Bon, on verra plus tard. On va continuer. Quel est le nom de votre entreprise ?
- [bip !]
- Et son adresse ?
- On vient juste de déménager. Je ne m'en souviens pas.

L'assistante me dévisagea un court instant, comme si je venais de lui annoncer que je ne savais pas où j'habite.

- Euh, attendez, je vais me renseigner auprès de mon patron.

Elle quitta la pièce pour la troisième fois de notre entretien et revint à peine quelques minutes plus tard.

- Excusez-moi, mais on avait bien dit que l'on vous plaçait en travaux légers ? me demanda-t-elle.
- En fait, je crois que l'on va en rester là, cédai-je soudain.
- Pardon ?
- Je sais que vous essayez de faire de votre mieux pour m'aider, mais je sais aussi que la santé est une business. Je ne me sens pas à l'aise avec vos procédés. Depuis le début, j'ai l'impression qu'on essaye de me refourguer une assurance-vie.
- Écoutez, me répondit-elle sur le ton du gendarme magnanime éconduisant un péquenaud qui affirme avoir été enlevé par des extra-terrestres, les physiothérapeutes sont des gens comme vous et moi qui se lèvent le matin pour aller travailler.

Cette fausse candeur avec laquelle mon interlocutrice interpréta que je m'en prenais aux physiothérapeutes, alors que seules les méthodes commerciales de la clinique étaient visées, faillit avoir définitivement raison de ma patience. Je décidai néanmoins d'occulter cette négation de mes capacités intellectuelles et de continuer à me la jouer diplomate.

- Prenons les choses sous un autre angle. Je suis venu ici pour faire remplir un simple formulaire, et je me retrouve avec vous à planifier un traitement quotidien très contraignant. Je n'ai pas du tout réfléchi à la manière dont je souhaiterais organiser ça, et je n'ai aucune des informations ou des documents dont vous avez besoin pour ouvrir le dossier. Nous perdons tous les deux notre temps.
- C'est comme vous voulez, me répondit-elle sèchement. L'avantage pour vous est que c'était gratuit, mais vous êtes libre de le faire plus tard dans le privé et de payer.

Ma philanthropie était décidément mise à rude épreuve. La jeune femme essayait à présent de me convaincre que les pratiques d'une clinique consistant à extorquer de l'argent à la CSST en faisant de la vente forcée à ses clients était assimilable à un service public. La sagesse acquise grâce à vingt ans de retraite dans un monastère tibétain réussirent heureusement à me convaincre de justesse de lui répondre par la parole plutôt qu'avec mon poing dans sa gueule.

- Vous voulez dire que si je refuse maintenant de me lancer dans ce programme, plus jamais de ma vie je ne pourrai y prétendre ?
- Bah non, me répondit-elle avec dédain comme s'il s'agissait d'une évidence.
- Il n'y a aucun moyen que je reprenne plus tard un rendez-vous avec un médecin et que je recommence le processus de zéro ?

Cette simple question décontenança totalement l'assistante.

- Euh... ah si bien sûr, balbutia-t-elle. Mais vous comprenez, d'habitude, les gens sont pressés. Pour une personne comme vous, il y en a cent qui attendent.

Le silence de gène qui suivit me fit comprendre que j'avais gagné. L'assistante ayant épuisé tout son argumentaire, je pus enfin quitter le bureau, j'espérais à tout jamais.

- Alors, ça y est ? C'est bon ? me demanda le patron qui guettait le chaland derrière son comptoir lorsque je traversai la salle d'attente.
- En fait, j'ai décidé de prendre un nouveau rendez-vous plus tard car ce n'est pas vraiment le bon moment pour commencer le traitement, mentis-je.
- C'est comme vous voulez, répliqua-t-il. Vous savez, nous, on fait ça pour vous.

Après une brève salutation, je m'empressai de quitter le cabinet afin d'épargner au patron l'effort de me resservir l'argument du une personne pour cent ou du gratuit contre privé. Alors que je mettais mécaniquement mes mains dans mes poches en sortant du bâtiment, je retrouvai malheureusement le reçu que m'avait donné le médecin un heure auparavant pour la consultation que je n'avais toujours pas payée. Instantanément, un minuscule diablotin rouge affublé d'une crête et d'un blouson de cuir ainsi qu'un petit ange ridicule sorti d'une publicité pour les fromages Philadelphia apparurent de chaque côté de mon crâne.

- Laisse tomber, me dit le diablotin. Le temps qu'ils t'ont fait perdre mérite bien un petit dédommagement. En plus, comme tu as décidé de ne plus jamais remettre les pieds dans cette clinique et que tu as déjà un reçu, ils n'ont aucun moyen de te réclamer cette somme.
- Ne fait pas ça ! répliqua le petit ange. Le médecin n'avait peut-être pas conscience du bourbier dans lequel tu allais te retrouver. C'est uniquement elle qui sera pénalisée si tu fais le choix d'être malhonnête.

Fidèle à ma personnalité qui me condamne à passer des examens inutiles pour les permis de conduire et à payer la totalité des impôts que l'État juge nécessaire, je retirai finalement quelques billets au guichet automatique le plus proche. De retour à la clinique, je surpris le patron et l'assistante qui échangeaient des propos peu amènes dont je semblais être l'objet.

- Ah ! Vous tombez bien, me dit le patron. J'ai des documents à vous remettre.

Il se glissa dans son bureau et en ressortit avec deux enveloppes à la main.

- Il y en a une pour vous et une pour votre employeur. C'est la loi qui nous oblige à vous donner ça.

Je pris les enveloppes et me précipitai vers le médecin qui venait de prendre son manteau et s'apprêtait à partir.

- Je voudrais vous payer, lui dis-je.
- Euh, d'accord. Suivez-moi, me répondit-elle en m'invitant à entrer dans son cabinet, afin de procéder à l'obscène transaction à l'abri des regards.

J'obtempérai et sortis mon portefeuille.

- Ça a marché ? me demanda-t-elle en s'emparant de ma précieuse liasse.
- Pas vraiment. J'ai annulé. Ils voulaient que je fasse une séance de physiothérapie par jour et je n'ai vraiment pas le temps.
- Vous savez, ils n'ont pas à vous imposer des séances, me répondit-elle comme si elle était coutumière de ces excès. C'est vous qui choisissez. Vous aviez un reçu, je crois ?
- Oui, j'en ai déjà un, conclus-je avant de prendre enfin congé.

En sortant du cabinet, j'aperçus par une porte entrouverte une batterie de douze patients allongés sur des lits à un mètre de distance les uns des autres. Des physiothérapeutes s'affairaient à triturer leurs muscles et leur chair en veillant à ne pas donner de coups de coude à leur collègue de derrière, un peu comme dans un club de billard.

Mes mésaventures auraient pu s'arrêter ici si je n'avais eu l'idée saugrenue de vider ma vessie dans les toilettes du centre commercial avant de rentrer chez moi. Lorsque j'ouvris la porte d'un des cabinets qui n'étaient pas verrouillés, je découvris un individu avec le pantalon et le caleçon sur les chevilles, au moment précis où il se levait pour se rhabiller.

- Sorry ! Me dit-il avec les yeux écarquillés du petit faon surpris au sortir de sa forêt, attendant l'impact avec le Hummer.

Je claquai la porte avant de m'enfuir le plus loin et le plus rapidement possible.

Journée de merde.

Howto

Félicitations ! À force de ténacité et d'impitoyables négociations, vous avez enfin réussi à arracher un immeuble locatif à son ancien propriétaire pour un prix défiant toute concurrence. Si vous vous y prenez bien, cette acquisition vous permettra d'engranger d'importants revenus sans trop vous fatiguer. Pour en bénéficier, vous serez cependant contraint de vous confronter régulièrement à des créatures aussi méprisables que déconcertantes : les locataires. Vous trouverez dans ce chapitre les mesures que vous devez prendre envers ces derniers dès que les lieux sont en votre possession afin d'asseoir votre autorité.

La chose que vous devez garder à l'esprit est que les locataires incarnent une inépuisable source de problèmes et de nuisances. S'ils ne se plaignent pas de votre refus de maintenir la température du bloc au dessus de 10 degrés celcius en hiver, ils vous reprocheront de ne faire nettoyer les parties communes qu'une fois par mois. Lorsqu'ils ne vous appelleront pas pour une fuite d'eau chez le voisin du dessus, ils vous demanderont pourquoi les poubelles n'ont pas été descendues depuis trois semaines. Bref, partant du fait que les locataires vous pourriront la vie un jour ou l'autre, nous vous conseillons de pourrir la leur dès maintenant : avertissez-les du changement de propriétaire le dernier jour du mois pour que ceux qui ont déjà envoyé leur chèque à l'ancien bailleur soient contraints d'en faire un nouveau, n'indiquez pas votre adresse afin qu'ils soient obligés de vous appeler pour savoir où envoyer celui-ci, employez systématiquement un ton désagréable au téléphone, etc.

Si les locataires disposent d'un locker, un truc très amusant à faire est d'en changer la serrure sans les prévenir, et de ne pas leur donner la nouvelle clef. Lorsqu'ils vous téléphoneront pour vous informer du problème, promettez-leur de les rappeler sans jamais le faire, ou faites traîner les choses en disant que vous devez en parler avec votre technicien présentement en vacances au Kirghizstan. Si vous sentez qu'ils perdent patience, forcez-les à se déplacer dans vos locaux pour récupérer la clef un jour où vous êtes absent. Ne donnez aucune consigne à la secrétaire qui leur permettrait de gagner du temps. Après tout, seul le vôtre est vraiment précieux.

Si l'ancien propriétaire était trop débonnaire, nous vous conseillons de redresser rapidement la barre et d'imposer rapidement vos propres règles. Sous le prétexte de donner vos coordonnées (qu'ils possèdent déjà puisqu'ils ont dû vous appeler pour savoir où envoyer le chèque), envoyez une employée en guise d'éclaireur frapper à la porte de chaque locataire (à 21h au plus tôt). La plupart d'entre eux étant malhonnêtes par nature, nous vous conseillons d'obtenir un maximum de garanties de leur paiement. Vous aurez intérêt à tromper leur méfiance maladive en faisant passer vos nouvelles exigences pour des faveurs ou des évidences. Par exemple, ne dites pas : "Nous souhaiterions que vous nous remettiez désormais des chèques postdatés pour tous les mois jusqu'à la fin du bail" mais "Pour les chèques postdatés, vous pouvez nous les donner jusqu'en juin, il n'y a pas de problème".

Inutile de vous rappeler d'augmenter tous les frais imaginables, à commencer par le loyer. La plupart des locataires étant peu conscients de leurs droits, vous pouvez le hausser sans problème de 3% sans fournir aucune justification même si la conjoncture voudrait plutôt que vous le diminuiez. Ne vous abaissez surtout pas à donner l'avis d'augmentation directement à vos locataires. Faites le plutôt remettre à leur porte par un huissier (à 19h30 au plus tôt). En plus de vous éviter le déplacement, cette pratique aura l'avantage d'intimider vos locataires et de les dissuader d'une éventuelle contestation.

Tant que vous y êtes, augmentez immédiatement le prix de la laveuse et de la sécheuse. Histoire de pouvoir facturer des travaux de rénovation l'année suivante, envoyez également votre technicien qui revient tout juste du Kirghizstan évaluer les coûts pour doubler l'ampérage des tableaux électriques (en prévenant moins de vingt-quatre heures avant). Même si l'ancien propriétaire vient juste d'en installer de nouveaux, les locataires seraient bien ingrats de se plaindre de pouvoir lancer simultanément le micro-onde, le grille-pain, la machine à café, leur sèche-cheveux et la bouilloire au moment où le frigo se met en route. Si vous avez bien éduqué votre expert, il est même possible qu'il profite de sa visite pour arracher les affiches rappelant les droits des locataires que certains riverains pourraient avoir placardés.

Malgré vos efforts, il n'est malheureusement pas exclus que certains locataires dénués de toute reconnaissance poussent le vice jusqu'à vous informer par lettre recommandée qu'ils refusent l'augmentation de loyer. Nous verrons dans le prochain chapitre comment réagir en pareilles circonstances."

Chapitre 6 du "Guide du propriétaire véreux"

L'art de (ne pas) retenir un employé en sept étapes

Photo:Amit Gupta

J'ai décroché ma première job à Montréal en janvier 2007, quelques semaines après avoir posté mon CV sur monster.ca. Mon rôle était de développer de nouvelles fonctionnalités pour le site web d'une grosse entreprise québécoise. Je n'étais pas directement employé par cette dernière mais par une agence de placement, prestataire à laquelle de nombreuses sociétés délèguent la sélection et le recrutement de leurs salariés en échange d'une commission. Cette approche est gagnante pour tout le monde puisqu'elle soulage à la fois la compagnie d'une tâche fastidieuse et le travailleur de 10 à 30 % de son salaire annuel, qu'il aurait certainement dépensés dans des cochonneries.

Bien que ce premier emploi m'ait été précieux pour disposer d'une première expérience professionnelle au Canada, le travail était loin de me passionner. Au bout d'un an, j'ai donc envoyé ma lettre de démission à l'agence de placement pour aller voir si l'herbe était plus verte ailleurs. Dès qu'il a reçu ma missive, le responsable de mon dossier (que j'appellerai Edmond en guise de représailles) m'a proposé d'aller dîner à la foire alimentaire jouxtant mon lieu de travail afin de discuter plus en détails des raisons de mon départ.

Ayant l'habitude des employeurs qui ne daignent s'intéresser à mes problèmes qu'au moment où je décide de les quitter, je me doutais bien qu'Edmond aller faire quelques tentatives pour m'encourager à rester. En revanche, je ne m'attendais pas à ce qu'il use d'une telle diversité de techniques de manipulation plus ou moins éthiques pour conserver un salarié. À savoir :

  1. Le lavage de cerveau : "Tu n'es pas content du poste que tu occupes ? Je ne comprends pas. C'est une entreprise très réputée, le travail est passionnant et il y a une excellente ambiance."
  2. La flagornerie : "Franchement, c'est dommage que tu partes, on est vraiment très satisfaits de ton travail. Tu fais partie de nos meilleurs éléments."
  3. Les promesses : "On ne peut pas te changer de client tout de suite, mais si tu patientes encore six mois, on peut te trouver un site qui te conviendra mieux et même te proposer une augmentation de salaire."
  4. La démoralisation : "Tu es sûr de trouver un autre emploi ? Le marché est très difficile en ce moment. Tu risques de te retrouver au chômage."
  5. La culpabilisation : "Tu ne peux pas quitter la compagnie maintenant. Ils ont besoin de toi pour le projet. Tu vas vraiment les mettre dans la merde."
  6. La menace : "Tu sais, si tu pars maintenant et qu'un employeur nous appelle pour nous demander ce qu'on pense de toi, on sera obligés de lui dire que tu nous a laissés tomber au mauvais moment."
  7. Le faux-fuyant : "Ce n'est pas une décision à prendre à la légère. Je te propose de bien y réfléchir et on en rediscutera plus tard."

Trop ingrat pour m'extasier devant l'affabilité de mon interlocuteur, je me suis empressé de demander un entretien avec la responsable du site où je travaillais pour négocier dans le dos de mon ami Edmond les conditions de mon départ. J'ai finalement accepté de partir deux mois plus tard, dont un à mi-temps, ce qui m'a permis une transition en douceur vers le nouvel emploi que j'occupe aujourd'hui. Ayant été pris de vitesse, Edmond s'est trouvé devant le fait accompli et n'a pu que prendre acte de notre entente. Ce dernier devait cependant être moins rancunier qu'il voulait me le faire croire puisque depuis mon départ, je reçois régulièrement par courriel de nouvelles offres de son agence.

(Malheureusement) entendu à Montréal

Dans un bus de la ligne 161, une fille qui a tout compris de la vie dit à sa copine : "De toute façon, les Français sont racistes. Quand on pense que la déclaration des droits de l'Homme a été écrite aux États-Unis, et après en France. Pis qu'on les voit maintenant. Regardez ! Vous avez fait des ghettos !"

Quarantaine

Trop souvent à mon goût, je suis obligé de supprimer sur ce blog des commentaires qui ne sont pas compatibles avec ma conception d'une discussion civilisée. J'apprécie d'autant moins ce caviardage qu'il permet aux trolleurs de se faire passer pour des martyrs en criant à la censure tout en leur évitant de se ridiculiser par leurs propres propos. Je pense avoir trouvé un début de solution à ce problème en créant une page "quarantaine". Cette dernière servira à isoler tous les commentaires ne faisant pas honneur à leur auteur afin qu'ils ne contaminent pas le fil de discussion dans lequel ils ont été postés. Les lecteurs me soupçonnant de censure abusive ou souhaitant simplement explorer les bas-fonds de l'âme humaine auront tout le loisir de les consulter et de découvrir la raison de leur confinement.

Pour le moment, je compte remplir la page quarantaine avec les types de commentaire suivants :

- Messages insultants : injure, attaque sur le physique, etc.
- Point Godwin (assimilation d'un interlocuteur au nazisme ou au stalinisme)
- Plug honteux : message uniquement destiné à faire de la publicité pour un autre site (genre "kikou, super ton blog, viens voir le mien sur xxx.skyrock.com")
- Copié-collé d'un autre site.
- Règlements de comptes hors-sujet entre personnes ou sites web
- Personnes répondant à ses propres commentaires afin de donner l'illusion qu'on la soutient
- Réponse à une provocation mise en quarantaine

Prenant parfois un malin plaisir à démonter le discours de mes adversaires plutôt qu'à les censurer, il est possible que je laisse un commentaire appartenant aux catégories ci-dessus à sa place initiale et que je me contente d'y répondre sur un ton sarcastique.

Pour des raisons évidentes, les commentaires des genres suivants seront systématiquement retirés du site sans être placés en quarantaine :
- Spams
- Messages illégaux
- Commentaires dont l'auteur a demandé le retrait
- Attaques dont la cible m'a demandé le retrait pour une raison valide (atteinte à la vie privée, insulte, etc.)

Je rappelle enfin qu'à part les spams et une personne que j'ai bannie à jamais de ce blog, aucune modération n'est réalisée a priori. Je tiens donc à m'excuser par avance si des commentaires m'échappent.

Vanité

Un samedi à 23h.

Io et moi rentrons d'une soirée chez des amis dans un bus de la ligne 129. A l'arrêt situé peu après l'intersection de Jeanne Mance et René Lévesque, le véhicule accueille deux jeunes filles qui s'assoient juste derrière nous. D'après ce que je comprends, elles sont étudiantes en musique ou en musicologie à l'université du Québec à Montréal. La première parle rapidement sans jamais s'interrompre et présente l'horripilant tic de langage consistant à placer un ou deux "C'est comme" dans chacune de ses phrases. Elle explique à son amie combien elle trouve géniales les mélodies de Bartók, Bach ou Beethoven, poussant suffisamment sa voix pour qu'on l'entende à l'autre extrémité du bus. La seconde, plus effacée, tente laborieusement d'égaler la prestation scénique de son amie en acquiesçant à chacune des vérités qu'elle assène, glissant de temps à autre un terme technique afin de montrer qu'elle est à son niveau.

Comme toutes les grandes artistes, elles ne vivent que pour leur passion et sont forcément excessives dans toutes leurs paroles et attitudes. Elles ne peuvent endurer l'idée qu'une seule personne présente puisse ignorer qu'elles adorent la musique classique, ne vivent que pour elle. Visiblement soucieuses que ce culte ne nuise pas à leur statut de jeune, elles s'appliquent également à qualifier de "cools" ou "tripantes" des mélodies qui ont parfois plusieurs siècles. Un peu plus tard, elles expriment une sincère compassion pour un camarade de cours qui ne connaît pas cette sonate écrite par un sombre inconnu qu'aucun mélomane ne devrait ignorer, et se pâment en évoquant le concerto de trucmuche à la perfection si parfaite qui leur a procuré cette extase si extatique. Les artistes constituant une grande famille, elles évoquent également la pièce montée par leurs frères du département de théâtre qu'elles ont vu le mois dernier. L'une frémit à la pensée de cet ami comédien qui joue trop trop bien, tandis que l'autre disserte sur une comédienne, que c'est pas qu'elle joue mal, mais je sais pas.

Elles sont si jeunes mais sont déjà vieilles. Elles n'ont pas encore commencé leur carrière comme critique musical pour 24 heures ou chasseuse de pirate pour Vivendi, mais elles se comportent déjà comme des stars has been qui font des pieds et des mains dans les dîners mondains dans l'espoir qu'on les fasse signer comme professeurs pour la prochaine star académie. Le show arrive à son apogée lorsqu'elles se mettent toutes les deux à fredonner de leurs voix de cantatrices enrouées un air de violoncelle qu'elles vénèrent, tandis que ma blonde et moi souffrons silencieusement en maudissant chaque feu rouge.

Bonne nuit la Pythie

Malgré les nombreux courriels et commentaires postés par mes groupies se demandant si je suis sorti indemne du Parc des Maringouins, je me vois contraint de retarder la publication du bilan de mon camping. A mon retour, j'ai en effet vécu une révélation tellement fracassante sur mon karma, une analyse tellement fine de mes méandres cérébelleux que je me sens incapable d'écrire le moindre billet sans en avoir auparavant rendu grâce à son initiateur.

En consultant les statistiques de mon blog lundi soir après trois jours de jeûne informatique, j'ai découvert qu'une personne était arrivée sur celui-ci grâce à un lien publié sur le site bienvenue-au-quebec.com. L'ego tout frétillant, je me suis rendu à l'adresse en question pour savoir ce qu'on disait de moi, et je suis tombé sur la présentation suivante :

Site de maudit francais.com

Site d’un petit Français fraîchement débarqué de la Belle Province, aimant bien manier la prose. Cependant, l’émerveillement de départ laisse progressivement la place à une triste réalité concernant le pauvre avenir qui l’attend au Québec. Pronostic de départ du Québec : au plus tard fin 2009.

Les erreurs factuelles qui parsèment ce résumé malgré sa brièveté auraient pu me rebuter. Je mesure par exemple 178 centimètres, ce qui, au regard de la moyenne nationale de 175, fait de moi un grand Français et non un petit (je refuse de penser que cet adjectif ait été employé pour marquer de la condescendance). L'auteur semble en outre ignorer que j'ai vécu un an au Québec entre 2000 et 2001 avant d'y immigrer, ce qui ne fait pas de moi un fraîchement débarqué. J'ai néanmoins pardonné ces oublis. La vie serait bien compliquée si on devait se renseigner sur les gens avant de parler d'eux. J'ai moi-même craché pendant des années sur les toiles de Laurent Jalabert avant d'apprendre qu'il ne peignait pas.

Ce qu'il faut saluer avant tout, c'est la perspicacité de l'auteur qui lui a permis de deviner non seulement que j'aimais manier la prose, ce qui était facile, mais aussi de déceler dans mes billets un émerveillement laissant place à une triste réalité sur mon pauvre avenir sans que je m'en sois aperçu moi-même, ce qui est nettement plus balèze. Il y a à peine quelques jours, je pensais que le ton de mes billets variait au gré de mes humeurs sans verser dans un pessimisme ou un optimisme excessif. Ils illustraient selon moi les dictons aussi stupides que "Il y a des jours avec et il y a des jours sans" ou "Après la pluie le beau temps". À présent que j'ai lu cette brillante synthèse de mon site, il est incontestable que je glisse inexorablement sur une pente qui me mènera à l'alcoolisme, au suicide, à la prostitution ou au militantisme UMP. J'en viendrais presque à désespérer si l'auteur de bienvenue-au-quebec.com n'indiquait généreusement la date de mon départ sans m'avoir jamais rencontré, alors que je ne sais même pas ce que je vais manger demain midi.

Merci et bravo !

Sincèrement.

Votez con

Selon les observateurs, le 6 mai dernier représente une effroyable déflagration politique qui nous plongera dans une dictature ignoble et sanguinaire, ou un extraordinaire renouveau démocratique qui redonnera à la France son statut de premier pays de l'univers qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Après avoir suivi assidûment la campagne pendant plusieurs semaines, je suis arrivé quant à moi au point ultime de saturation politique. L'accession au pouvoir d'un individu très porté sur la répression et le paternalisme me plonge certes dans un relatif désarroi, mais ce n'est rien comparé à la lassitude que je ressens après avoir observé le comportement de nombreux sympathisants et militants quel que soit leur bord.

Me battant pour préserver mon individualité depuis que j'ai quitté mon statut de gamètes, je ne parviens pas à comprendre que l'on renie son identité au point de se noyer dans une idolâtrie dans laquelle je n'oserais tremper l'ongle pour mon chanteur préféré. Les fanatiques arborant un T-shirt "I love Ségo" ou hurlant "Sarko président" à tue-tête jusqu'à briser leurs propres tympans en sont les symptômes les plus spectaculaires, mais pas forcément les plus déprimants.

Les plus choquants, ce sont ces gens de droite ou de gauche persuadés que leur argumentation provient de leurs fines observations et de leur incomparable sens de l'analyse alors qu'ils ne font que réciter comme des pantins les leçons répandues par le parti qu'ils ont choisi. Voir ces marionnettes justifier les attaques les plus abjectes lancées par leur camp alors qu'ils n'avaient pas de mots assez durs pour les dénoncer lorsqu'elles provenaient de celui d'en face me consterne. Les entendre crier à la calomnie quand on répand des rumeurs sur leur poulain alors qu'ils colportent eux-mêmes les pires ragots sur leur adversaire sans faire aucune vérification m'horripile. Je suis épuisé d'être catalogué selon l'orientation de mes interlocuteurs comme un salaud de droite ou un naïf de gauche à chaque fois que je pointe un raisonnement boiteux ou une information erronée.

Les gauchistes qui affirment redouter des émeutes alors qu'ils les souhaitent secrètement pour justifier leur position m'exaspèrent. Les droitistes qui pensent qu'il suffit d'alléger les taxes patronales pour éradiquer la misère me révulsent. D'où vient cette manie de réagir systématiquement en fonction d'une idéologie et non de son sens critique ? Est-il si compliqué de partager les idées d'un parti sans être dupe de ses excès démagogiques ? Faut-il avoir une intelligence hors du commun pour comprendre que comparer Nicolas Sarkozy à Hitler est abusif, ou que Ségolène Royal n'est pas vraiment une cruche ? A-t-on le droit de ne pas choisir son camp sans se faire mépriser ?

Je laisserai d'autres personnes répondre à ces questions car j'ai décidé de ne plus parler d'élections dans les mois ou années qui viennent. Ça me fait trop désespérer de l'être humain.

Heureusement que j'ai trouvé ce truc pour me détendre (Merci Micmac).

La loi de la jungle

La tendance agaçante de certains Français à la généralisation abusive ne me fait pas oublier que ce mal existe absolument chez toutes les nationalités, y compris chez les Québécois. J'ai pu valider cette théorie avec Io à l'aéroport d'Orly, quelques heures avant que nous nous envolions pour notre pays d'adoption. Alors que nous faisions la queue devant le comptoir d'enregistrement des bagages, j'ai entendu derrière moi deux personnes qui discutaient avec un accent tout à fait identifiable. En me retournant discrètement, j'ai aperçu un couple de Québécois qui rentraient sans doute chez eux après quelques jours de vacances à Paris. Cette escapade ne semblait pas avoir détendu le jeune homme, car il s'agitait comme un pantin en regardant de toutes les directions avec un agacement visible, tandis que sa blonde tentait de le calmer. J'ai rapidement compris l'origine de cette fébrilité.
Quatre files de voyageurs avançaient en parallèle, chacune étant jalonnée de deux comptoirs successifs. Le premier était tenu par un agent de sécurité qui vérifiait les passeports et posait quelques questions de routine, tandis que le second permettait d'enregistrer effectivement ses bagages et de les poser sur le tapis roulant qui les achemineraient aux soutes. Le flot de passagers n'était pas régulier. Il arrivait donc qu'un voyageur passe le premier comptoir alors que la personne qui le précédait n'avait pas encore fini ses démarches au second. Constatant parfois que le second comptoir de la file d'à côté était libre, de nombreux voyageurs se précipitaient dessus afin de gagner un peu de temps. Ce comportement étant présent dans toutes les files, on pouvait raisonnablement supposer qu'il avait globalement pour effet d'accélérer la vitesse des enregistrements. C'était cependant sous-estimer l'attachement de notre Québécois au respect des files d'attentes. Celui-ci trépignait à chaque changement de file et prenait à témoin sa compagne avec un air offusqué.
- Ils changent de file. C'est pas normal. Je vais le signaler !
- Laisse, lui répond sa compagne, ici, c'est comme ça que ça se passe, c'est des Français. C'est la loi de la jungle.
J'ai failli réagir à cette saillie à la portée anthropologique insoupçonnée en lui expliquant que l'on pouvait être Français et civilisé, mais je suis resté sans voix. Au summum de l'exaspération, le jeune Québécois est quant à lui parti voir un agent de sécurité pour lui dire qu'il y avait des gens qui faisaient rien qu'à doubler. Il est revenu de ce bref échange totalement atterré :
- Il m'a dit que ça ne posait pas de problème et qu'on pouvait faire pareil !
Sa compagne paraissait tout aussi profondément choquée par cet exemple insoutenable de la sauvagerie française.
C'est à ce moment qu'Io et moi avons pu passer au premier comptoir. Les démarches se sont passées en deux minutes, et nous devions attendre que le second comptoir encore occupé se libère. Sachant que nous étions largement en avance pour l'avion, nous n'avons pas jugé utile de changer de file pour prendre d'assaut le comptoir qui venait de se libérer à notre gauche. L'autre couple s'y est en revanche jeté immédiatement après avoir passé le premier comptoir.
C'est ainsi que deux Français forcément barbares qui ne voulaient pas trop se stresser ont enregistré leurs bagages cinq minutes après deux Québécois civilisés qui étaient à l'origine derrière eux.
La loi de la jungle, ça s'apprend vite.

Petite note en passant

Je censure immédiatement les messages insultants et haineux, quelle que soit la personne ou la communauté visée. Cette précision évitera peut-être à certains importuns de perdre leur temps et le mien.

Quant à toi qui te reconnaîtras, sache que l'homosexualité n'est pas une tare, mais qu'un QI de 3 en est une.