téléphone

Le téléphone pleure

15h20, le grésillement de l'interphone retentit dans mon entrée. L'écouteur étant une fois de plus défectueux, je me résous à pousser le bouton déverrouillant la porte d'entrée et j'ouvre celle de mon appartement. Un homme d'une trentaine d'années se plante devant moi. Il arbore un complet impeccable et une tête de premier communiant. Mauvais signe.

- Bonjour, je m'occupe de la téléphonie dans les appartements. J'aimerais discuter de votre abonnement téléphonique.
- Vous êtes de quelle compagnie ?
- Rogers. Je voulais vérifier si vous étiez éligible pour une réduction de 60%.
- Je suis désolé, ça ne m'intéresse pas.
- D'accord, pas de problème. Vous êtes chez Bell ou chez Vidéotron ?
- En fait, je n'apprécie pas du tout le démarchage à domicile ou par téléphone.
- D'accord, pas de problème.
- Au revoir.
- Au revoir.

Il note un truc sur un bloc-note tandis que je ferme la porte.

Le succès est total. Je me suis débarrassé rapidement d'un importun, il n'a pas réussi à me soutirer la moindre information exploitable commercialement, et surtout, je ne l'ai pas tué.

Entremetteurs

Dès qu'une personne annonce son installation prochaine dans une nouvelle ville ou un nouveau pays, ses proches ressentent l'irrésistible envie de lui faire rencontrer une ou plusieurs de leurs connaissances ayant établi leurs pénates au même endroit. Qu'il s'agisse de l'arrière petit cousin par alliance de l'ex-femme de leur concierge, d'un mémorable partenaire de bridge extrême ou d'une ancienne proie levée après une nuit de combat et 5 tequilas frappées, ils ne peuvent supporter l'idée que l'on vive à moins de 10 km d'une de leurs relations sans lui rendre visite.

Les personnes correctement intégrées dans la société et dénuées de toute misanthropie apprécient vraisemblablement le privilège de disposer ainsi d'un carnet d'adresses bien rempli avant même d'avoir posé un orteil dans leur nouvelle contrée. Chez un névropathe dans mon style, cela génère toutefois exactement le contraire de l'effet escompté. Je souffre en effet d'une timidité maladive qui me conduit à repousser plusieurs fois le moment où je dois appeler un ami au téléphone, même si je le connais depuis dix ans. Parcourir la liste de tous les numéros de téléphone que l'on m'a donnés pour que je joigne des personnes à qui je n'ai strictement rien à dire me plonge dans une angoisse difficilement descriptible.

Je me demande par ailleurs si le fait que des personnes habitent dans la même ville que moi et connaissent les même personnes justifie que je les contacte. J'ai beaucoup d'amis à Paris, et aucun n'a jamais jugé nécessaire de me présenter toute sa famille et toutes ses relations, un carnet dans une main et un crayon dans l'autre pour cocher chaque nom. Si j'ai sympathisé avec le beau-frère de l'un ou l'ex de l'autre, c'est parce que nous nous sommes rencontrés au hasard d'une soirée, ce qui a le mérite d'être plus spontané et moins artificiel. Si le courant ne passait pas, je pouvais en outre écourter la conversation en prétextant l'urgence d'aller chercher un nouveau verre de sangria. Pour moi, appeler quelqu'un, c'est déjà s'impliquer dans une relation.

Bien sûr, j'imagine que les gens qui me donnent ainsi l'annuaire de leurs connaissances au Québec s'inquiètent de me savoir dans un pays lointain où je pourrais me sentir seul. Je peux dans ce cas les rassurer en disant que j'ai déjà beaucoup d'amis à Montréal. Je culpabilise déjà de tarder à appeler certains d'entre eux. Il est inutile d'en ajouter. J'ai d'ailleurs décrété ce soir que je pouvais m'abstenir d'appeler les gens à qui je n'ai jamais parlé afin et de consacrer l'énergie épargnée à recontacter les gens à qui je parle trop peu.

Je suis sans doute un peu ingrat, car cette manie de mettre les gens en relation a beaucoup de bons côtés. Si mon ami Antoine ne m'avait pas fourni les coordonnées de Cécile lorsque je suis venu à Montréal pour la première fois, le début de mon séjour aurait sans doute été bien plus compliqué. Cela a été en outre l'occasion de me faire une véritable amie. Le vrai problème est que je suis victime d'un grave blocage téléphonique qui devient quasiment insurmontable lorsque je dois appeler un inconnu. Ce n'est sûrement pas normal, mais je n'ai vraiment pas le temps d'aller voir un analyste.

Enquête téléphonique

Quand Io et moi habitions encore Paris, il ne se passait pas un mois sans que nous soyons dérangés en plein repas par l'appel téléphonique d'un enquiquineur souhaitant nous vendre une assurance vie ou une cuisine tout équipée. Parmi tous ces importuns, je me dois d'ailleurs de décerner une mention spéciale à la société K par K, qui persistait à nous proposer chaque mois un devis gratuit pour installer de nouvelles fenêtres à notre appartement, bien que nous leur ayons expliqué cent fois que nous n'étions pas propriétaires. La palme de l'hyprocrisie revient quant à elle aux sociétés dont nous étions déjà clients telles que France Télécom ou Club-Internet, qui nous bombardaient d'appels téléphoniques ou de SMS afin de nous proposer des offres totalement inadaptées à nos besoins, se dissimulant derrière l'argument spécieux qu'il ne s'agissait pas de démarchage mais d'une simple information aux abonnés. Quand les suppôts du telemarketing triomphant se calmaient, les zélateur du sondage d'opinion se chargeaient à leur tour de m'arracher à la dégustation de ma tête de pigeon au gasoil, afin de m'infliger de multiples questions sur la politique ou le show business, dont la stupidité n'avait d'égale que les quatre malheureuses réponses que l'on me proposait pour chacune d'elles.

Conscient que la tâche ingrate visant à troubler la tranquillité des honnêtes gens est essentiellement remplie par des étudiants fauchés trop mauvais en technologie pour faire de l'assistance clientèle, je me contentais au départ de rejeter calmement leurs sollicitations. Au fil des appels, j'ai toutefois réalisé que plus je faisais preuve de gentillesse, plus mes interlocuteurs tentaient d'en abuser, et s'accrochaient à moi tel le journaliste de TF1 à un ministre. A bout de nerfs, j'ai même demandé à figurer sur la liste Orange qui permet d'éviter d'être appelé par des démarcheurs, mais le fichier qui contenait notre numéro devait avoir tellement circulé que cette démarche n'a été suivie d'aucun effet.

Tout ça pour dire que lorsque nous avons ouvert notre nouvelle ligne chez Bell Canada, nous avons immédiatement demandé à ne figurer dans aucun annuaire, qu'il soit destiné aux particuliers ou aux entreprises. Le service coûte environ un dollar par mois, mais l'investissement était largement justifié s'il nous permettait de me plus être importuné. Nous nous sommes malheureusement vite rendus compte que ce n'était pas si simple. Quelques jours après avoir emménagé, nous avons en effet reçu l'appel d'un automate vocal disant à peu près "Bonjour, Monsieur Schmurtz, ceci n'est pas un appel de télémarketing, veuillez nous appeler d'urgence au numéro sans frais xxxx, poste yyy". Mon premier réflexe a été d'appeler le numéro en question pour signaler que je n'étais pas Monsieur Schmurtz, mais il fut instantanément annulé par ma procrastination maladive, ce qui s'est pour une fois avéré bénéfique.

Depuis, nous avons en effet reçu ce type d'appel au moins une fois par semaine, avec à chaque fois un nom de destinataire et un numéro de poste différent. Dans le dernier appel que j'ai reçu aujourd'hui, ces derniers étaient même remplacés par une pause d'une seconde, sans doute en raison d'un bug de l'automate.

Alors que je pensais auparavant que ce message était destiné à la personne qui possédait la ligne avant nous, j'ai finalement acquis la quasi-certitude qu'il s'agit d'une arnaque visant à conduire ses victimes à appeler un numéro surtaxé. Cette hypothèse s'est confirmée tout à l'heure quand j'ai composé le *69 afin d'obtenir le numéro de l'appelant. Lorsque j'ai appelé ce dernier, je suis tombé sur un message d'accueil me demandant d'entrer un numéro de NIP. Il est donc vraisemblable que la personne qui nous harcèle passe par les services d'un opérateur téléphonique à prix réduit afin de masquer son identité. Cette méthode peu orthodoxe confirmerait qu'elle a conscience de faire des choses pas très honnêtes.

Je me retrouve bloqué à ce stade de ma petite enquête, et la seule solution qu'il reste pour ne plus recevoir ces appels semble de porter plainte à la police. Je n'exclue d'ailleurs pas cette éventualité, car nous avons également reçu deux appels à cinq heures du matin, notre correspondant raccrochant après un court silence. Tout ça me rappelle de très mauvais souvenirs.

Peintu-rage

Certains peintres en bâtiment de Montréal semblent atteints d'un mal curieux qui altère leur mémoire, leur perception et la coordination de leurs mouvements.

J'ai découvert un premier indice de ce fléau dans la cuisine de l'appartement que nous avons loué le mois de notre arrivée dans la tour Trylon. Malgré tous nos efforts, la porte du placard au dessus de l'évier refusait ostensiblement de rester fermée plus de deux secondes. Dès qu'on la lâchait, Elle s'entrebâillait subrepticement, au risque de fendre le crâne de la personne se levant un peu trop brutalement après avoir jeté un emballage à la poubelle.

Après une étude minutieuse du meuble fautif, j'ai constaté que le crochet placé à l'intérieur de celui-ci et censé maintenir la porte fermée était recouvert d'une épaisse couche de peinture, ce qui l'empêchait de remplir son office. Quel virus était assez puissant pour brouiller l'esprit d'un ouvrier spécialisé, l'amenant à oublier qu'il faut retirer la quincaillerie d'un meuble avant de le repeindre ?

A ma grande frayeur, j'ai découvert quelques semaines plus tard en voulant tester notre abonnement chez Bell Canada dans notre nouveau logement que l'épidémie s'était répandue jusqu'à la Côte-des-Neiges. La vue sans doute brouillée par une crise aiguë de cette sournoise maladie, les travailleurs qui avaient rénové l'appartement avaient partiellement bouché toutes les prises de téléphone avec de la peinture, au point qu'il fallait forcer sur la fiche pour la brancher.

C'était de toute façon inutile puisque je n'avais aucune tonalité. J'ai donc appelé Bell pour les informer du souci, lesquels nous ont envoyé un technicien le lendemain. Pour régler le problème, il a suffi à celui-ci de dévisser un petit boîtier fixé à la plinthe d'un mur de l'entrée et de brancher dans ce dernier un câble qui pendait juste au dessus, exhibant fièrement trois fiches dénudées. Les badigeonneurs avaient semble-t-il retiré ce dernier pour peinturer derrière, mais avaient oublié de le replacer.

Bien qu'extrêmement troublé par cette accumulation de preuves irréfutables, j'ai réussi pour un temps à me convaincre qu'aucune maladie ne sévissait dans le coin et que je tirais des conclusions hâtives de quelques coïncidences. Cette certitude s'est malheureusement effondrée ce soir, quand j'ai découvert que le bouton de la sonnette de l'entrée était soudé à son socle par de la peinture séchée, la rendant inutilisable.

Depuis, je ressasse régulièrement ces interrogations angoissantes : d'où peut bien venir ce mal inquiétant qui semble diminuer les facultés psychiques de plusieurs peintres à Montréal ? Pourquoi ne toucherait-il que les peintres ? Est-il contagieux ? Dois-je me barricader avec ma table Ikea et poser un masque sur mon visage lorsqu'une personne viendra frapper à notre porte en disant qu'elle doit repeinturer le plafond ?

Syndiquer le contenu