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intégration

SOS amitié

Crédit photo : Fabrizio Lonzini
Comme tous les immigrants, les Français qui viennent s'installer au Québec sont souvent obligés de reconstruire leur réseau social à partir de zéro. Je n'évoque pas ici l'obsession de certaines de mes connaissances de remplir leur carnet d'adresse d'individus susceptibles d'accélérer leur ascension sociale et leur visibilité professionnelle, mais bien du besoin de trouver des amis avec qui l'on peut aller boire une bière sans avoir à se cogner sept heures d'avion.

Je suis conscient d'avoir été particulièrement chanceux dans ce domaine. Malgré ma personnalité asociale à mi-chemin entre Gaston Lagaffe et Hannibal Lecter, j'ai réussi à tisser des liens suffisamment forts lors de mon programme d'échange universitaire pour qu'il en reste quelque chose à mon retour comme immigrant. Depuis, j'ai sympathisé avec de nombreuses autres personnes, et j'ai aujourd'hui suffisamment d'amis au Québec pour boire plus de bières que mon foie ne saurait tolérer.

Bien que la plupart des immigrants français que j'ai pu croiser aient également une vie sociale bien remplie, j'en ai plusieurs fois entendus se plaindre de ne pas avoir d'amis québécois. Je suis toujours surpris par cette affirmation. Selon mon lexique, un Québécois est en effet une personne qui vit au Québec. Il est donc inévitable qu'une partie des personnes avec qui ces expatriés font la bringue réponde à ce critère, à moins qu'ils se limitent à fréquenter des touristes et des bons joueurs de hockey.

En mettant de côté ma fausse naïveté irritante, il m'est certes facile d'admettre qu'ils regrettent surtout de ne pas compter parmi leurs intimes des natifs québécois, voire des Québécois des souche, pour reprendre l'expression pittoresque des bûcherons. Bien que ma feinte innocence pénible me pousserait à mettre en doute l'utilité de fixer des quotas ethniques pour ses propres amis, je comprends en partie cette déception. Il peut être difficile pour un immigré de se sentir intégré dans un pays s'il n'arrive à se faire que des compatriotes comme amis. Les plus paranoïaques ressentent cette situation comme un rejet de leur personne. Les plus masochistes culpabilisent de leur incapacité à s'ouvrir aux autres cultures, tel le vacancier qui quitte son hôtel à Djerba après une semaine de séjour sans avoir parlé à d'autres Tunisiens que le serveur du bar.

Je trouve néanmoins qu'il est erroné d'en conclure que les Québécois sont racistes (ou du moins, plus racistes que les Français). Le communautarisme est un des travers les plus fréquents de la nature humaine et il n'est pas nécessaire de changer de pays pour en constater les effets. Lorsque j'ai quitté la ville de Blois, que j'ai transfigurée en y passant mon enfance, afin de continuer mes études à Paris, j'ai eu énormément de mal à me lier avec des natifs franciliens. La plupart de mes amis étaient blésois comme moi, rémois ou poyaudins. Seules mes techniques de chasse ancestrales m'ont permis d'apprivoiser quelques Beauvillésois, Garennois et Bellifontains farouches à force de longues années d'embuscade.

Les immigrants français qui se sentent comme des parias parce qu'ils n'ont pas d'amis pure laine semblent par ailleurs ignorer qu'ils interagissent au quotidien avec des dizaines d'entre eux, que ce soit en travaillant avec une collègue montréalaise, en commandant un sandwich à un vendeur originaire d'Abitibi ou en bénéficiant des services d'une danseuse de Sainte Hyacinthe. Et surtout, je n'arrive pas à comprendre l'attitude consistant à refuser à tout prix de se mêler à des compatriotes ou à d'autres expatriés, comme si cela augmentait la probabilité de se faire des amis québécois. En plus d'être inefficace, c'est sans doute la meilleure méthode pour ne pas avoir d'amis du tout.

Création du parti des Français du Québec

J'ai l'immense honneur de vous annoncer la naissance du Parti des Français du Québec, dont les statuts ont été déposés hier. Créée par un groupe d'immigrés français auquel je me suis joint il y a quelques mois, cette structure est une réponse à l'inaction du gouvernement face aux problèmes d'intégration des Français dans la Belle Province, en dépit des articles régulièrement publiés dans les médias sur le sujet. Notre mission consistera à améliorer la situation et défendre les intérêts de nos compatriotes, ainsi qu'à les représenter auprès des pouvoirs publics. Dans un premier temps, nous prévoyons de constituer des listes pour les prochaines élections municipales. Il est probable que nous élargissions ensuite notre mouvement puisque certaines de nos revendications nécessitent des décisions courageuses au palier provincial, voire fédéral. En voici quelques exemples :

  • Octroi d'une prime d'installation de 1000 $ à tout Français qui vient s'installer au Québec. Mise en place de plans d'hypothèque préférentiels pour les encourager à rester.
  • Généralisation des entretiens d'embauche par clavardage afin d'éviter la discrimination des candidats selon leur accent.
  • Création d'une carte "Français +" qui permettra aux ressortissants de l'Hexagone d'obtenir une réduction sur les produits français importés de première nécessité tels que le fromage et le vin. Cette mesure pourra être financée par une taxe universelle sur les produits locaux.
  • Création d'un nouvel ordre professionnel des "métiers de France" uniquement composé de citoyens de ce pays, qui contrôlera au Québec l'accès à certaines professions typiquement françaises telles que boulanger, fromager, viticulteur, gendarme, etc.
  • Reconnaissance du Plateau Mont Royal comme quartier français officiel. Des tours Eiffel miniatures seront placées de part et d'autre de la rue Saint-Denis pour en marquer l'entrée. Les français auront un accès privilégié aux logements de ce secteur selon des modalités restant à définir.
  • Création d'un label "Conformité Française" permettant de distinguer les produits respectant les exigences des citoyens de l'Hexagone (laveuse à chargement frontal, voiture avec boîte de vitesses manuelle, appartements avec grande salle de bain, etc.)
  • Mise en place d'accommodements raisonnables pour préserver les habitudes qui font partie de la culture française : prime pour les femmes françaises au foyer, dédiabolisation de la fessée pour les enfants, allocation d'aide au déneigement, autorisation de couper les files d'attente, achat de motocrottes...
  • Paiement immédiat des sommes dues par la municipalité de Québec à Clotaire Rapaille
  • Définition d'un nouveau crime de "racisme anti-Français" punissant spécifiquement tout propos désobligeant à l'égard de cette minorité, signant la fin de l'impunité pour Éric Salvail et Yvon Deschamps
  • Instauration d'un quota minimum de Français dans toutes les productions culturelles québécoises (films, téléromans, comédies musicales, etc.)
  • Organisation d'un défilé annuel de la sainte Carla durant lequel les Français pourront afficher leur fierté et leur identité
  • Meilleure représentativité des Français à l'office québécois de la langue française afin d'améliorer la qualité des recommandations
  • Transfert progressif de la sélection des immigrés francophones du Provincial vers un comité de Français déjà établis
  • Inscription obligatoire des élèves québécois à un cours sur la culture française afin qu'ils puissent s'adapter à cette dernière

Ne disposant pas encore de la citoyenneté canadienne, je ne peux malheureusement pas me présenter comme candidat. Cependant, cela ne m'empêchera pas de m'investir corps et âme dans l'avenir de ce parti. Nous avons déjà approché quelques personnalités françaises établies au Québec, telles que Maurice Dantec, qui semblent intéressées par notre initiative. Certains contacts nous laissent également penser que plusieurs de nos propositions pourront être financées dès maintenant grâce aux économies permises par le budget Bachand.

Le site web de notre organisation sera très bientôt en ligne, le temps qu'André Hadjez à qui nous en avons confié la réalisation finalise les fonds d'écran gratuits. En attendant, j'invite les Français vivant au Québec à me soumettre d'autres suggestions de mesures qui pourraient améliorer leur vie en postant un commentaire sur ce billet. Je ne manquerai pas de les faire suivre à notre comité de réflexion.

Merci !

Suis-je bien intégré ?

Une question qui hante souvent les habitants d'un pays qui accueille des immigrants est "arrivent-ils à bien s'intégrer ?" En tant que Français installé au Québec depuis plusieurs années, j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire un bilan de la situation dans mon propre foyer.

J'ai commencé par poser la question au chat. Il m'a répondu qu'il pensait que oui, malgré le voyage éprouvant dans la soute de l'avion et le changement de marque de croquettes. Évidemment, il ne ne me l'a pas dit comme ça, mais dans son langage de chat. C'est à dire avec un style ridiculement ampoulé rempli de métaphores lourdes et d'oxymorons inutiles.

J'en ai ensuite parlé à ma blonde qui m'a rétorqué qu'elle ne se sentait pas plus ou moins intégrée qu'ailleurs. Cette réponse qui m'a d'abord laissé soupçonner qu'elle me cachait des origines normandes s'est finalement révélée assez proche de ma propre vision des choses.

Comme tous les mots chéris des politiciens, "intégration" est en effet un terme très vague qui peut être interprété de mille et une manières différentes, augmentant d'autant le nombre potentiel d'électeurs susceptibles d'adhérer aux discours dans lesquels il est utilisé. Il semble toutefois y avoir un consensus sur certaines conditions nécessaires pour qu'un immigrant puisse obtenir ce qualificatif.

La première est d'assimiler les références sociales, culturelles et historiques du pays de destination. Sur ce point, je pense que j'ai fait beaucoup de progrès. Je ne demande plus aux personnes m'expliquant qu'elles étaient présentes aux évènements de Polytechnique si c'était un bon festival et j'arrive même à comprendre les blagues sur Anne-Marie Losique.

La deuxième est de s'impliquer à tous les niveaux dans sa société d'accueil. Je pense que là aussi, je m'en sors plutôt bien. J'ai trouvé un travail intéressant où mes compétences semblent appréciées, j'ai une vie sociale très riche et je contribue à la santé financière des entreprises de mon nouveau pays en acceptant les tarifs abusifs de Bell.

La troisième est d'adhérer aux grandes valeurs et à la vision du bonheur qui dominent dans le pays d'accueil. Là, j'avoue que c'est loin d'être parfait. Alors que les politiciens, les grands médias et une bonne part de la population estiment nous sommes sur terre pour gagner beaucoup d'argent, faire des enfants et devenir propriétaire de son logement, je m'obstine à vouloir travailler à temps partiel, refuser de me reproduire et laisser mon bailleur déneiger mon entrée. Penser de même à 35 ans, c'est sûrement pas normal.

Ce qui me rassure, c'est que je ne me sentais pas complètement intégré en France pour les même raisons.