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La fin du monde

Il arrive souvent que germent dans mon esprit tortueux des idées assez étranges qui pourraient constituer au choix un bon sujet de livre ou un bon prétexte pour m'interner dans un hôpital psychiatrique. Dans le doute, je les garde généralement pour moi. Je fais malheureusement parfois l'erreur de les répéter à mon entourage. Cela m'est par exemple arrivé alors que je n'étais encore qu'un élève de terminale (la dernière année du CEGEP québecois). Quelques lycéens bien notés discutaient de métaphysique à la cafétéria, et j'avais décidé de me joindre à la conversation en déclarant que j'étais persuadé d'être né pour assister à la fin du monde. Bien sûr, je ne croyais pas réellement ce que j'affirmais. C'était juste une pensée amusante que j'étais curieux de soumettre au jugement de mes contemporains. Mal m'en a pris. Ces derniers ont volontairement pris la blague au sérieux et m'ont aussitôt traité de cinglé égocentrique.

Après tout, c'était justice. J'aurais dû anticiper leur manque d'humour. Ce qui me dérange un peu, c'est que quelques heures plus tard, un professeur nous a demandé de nous exprimer sur le thème de la peine de mort, dont je serai toujours un opposant farouche quelles que soient les circonstances. J'avais donc repris mon sérieux et justifié mon opinion, qui était loin d'être partagée par les autres élèves. A cours d'arguments, et pour ne pas perdre la face, un des lycéens cités plus haut a finalement lâché avec un sourire condescendant : "de toutes façon, Ian, il ne faut pas l'écouter. Il croit qu'il va voir la fin du monde" (rire du public). La mauvaise foi de cette réplique m'a laissé totalement abasourdi et je n'ai su quoi répondre. Cette triste aventure m'a appris qu'il ne faut jamais faire part de ses délires à n'importe qui, de peur qu'ils se retournent contre vous.

Je n'ai même pas pu me consoler de cette histoire en me disant que je tenais un bon sujet de roman. En effet, pour être écrivain, il ne suffit pas d'avoir des idées. Il faut également posséder assez de talent et de courage pour les poser sur le papier. Pour l'instant, j'estime ne pas être doté de ces qualités et hormis un ou deux textes très moyens et très anciens, je n'ai pas achevé grand chose. Un jour, peut-être.